Ces activistes qui luttent pour protéger le patrimoine urbain de Beyrouth

Ils sont quelques dizaines à se mobiliser régulièrement sur la toile comme sur le terrain. Etudiants, professeurs, architectes, urbanistes, artistes, ils se sentent tous concernés par le grignotage progressif du patrimoine urbain de Beyrouth face à la reconstruction massive et à la spéculation immobilière. Avec les années et le développement de la société civile libanaise, de nouvelles générations d’activistes sont entrées en jeu et ont mis en avant de nouvelles revendications. La dénonciation de la compagnie Solidere dans les années 1990 a laissé place à des contestations plus larges telles que le droit au patrimoine, le droit aux espace publics, le droit à la ville en général.

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Abdel Halim Jabr, urbaniste et enseignant à l’Université Américaine de Beyrouth, fait partie de la première génération d’activistes engagés dès les années 1990 contre le modèle de reconstruction entrepris par la compagnie Solidere. Créée dès 1982 par le premier ministre de l’époque et riche homme d’affaire Rafiq Hariri, la compagnie avait pour rôle de planifier la reconstruction du centre-ville détruit pendant la guerre civile. Face à la situation de désordre politique et institutionnel de l’époque, et à la multiplicité des propriétaires, parfois morts, disparus ou en exil, Solidere mena une politique pour le moins radicale et encore largement contestée par une partie de la population : elle expropria de force l’ensemble des propriétaires de parcelles dans le centre-ville et fit de ce quartier une propriété privée où le processus de reconstruction suivit essentiellement les lois de la spéculation immobilière et des intérêts financiers.

Abdel Halim Jabr faisait alors partie du tout premier groupe de spécialistes à conseiller le gouvernement sur la politique de reconstruction à mener, “l’Association pour le protection des sites et anciennes demeures”. Dans les années 1990, alors que le pays sortait tout juste de la guerre civile et que des milliers d’immeubles avaient été endommagés, l’association avait pour tâche de recenser et cartographier les bâtiments et quartiers à préserver de la reconstruction. “En réalité, nous n’avons eu que très peu d’effet sur la politique de Hariri”, explique-t-il. “Il y avait beaucoup de corruption au Liban, la municipalité qui était en charge des plans de démolition et de reconstruction essayait d’extorquer le plus d’argent possible aux habitants et aux propriétaires. Beaucoup d’agents immobiliers qui étaient dans les cercles de Hariri sont allés voir les propriétaires pour les effrayer en leur disant que leurs maisons allaient être classées et qu’ils feraient mieux de les revendre.”

“Notre combat dans les années 1990 a été un échec, nous n’avons pas réussi à protéger les bâtiments comme il l’aurait fallu.”

Abdul Halim Jabr et l’association dont il faisait partie parvinrent à imposer auprès des autorités un projet de préservation de certaines anciennes maisons libanaises, mais l’architecte reste très pessimiste quant au résultat de ce projet. “Il n’y a aucune véritable volonté politique du côté de la municipalité pour mettre en oeuvre et faire respecter notre plan de préservation”, explique-t-il avec regret. C’est donc en s’investissant en tant qu’activiste dans des associations de préservation du patrimoine urbain qu’il continue à lutter pour les causes qui lui sont chères. Il garde cependant une certaine amertume vis-à-vis de ses anciens engagements. “Quand nous avons commencé à militer en 1996, nous étions jeunes et nous pensions que nous pourrions retrouver le Liban tel qu’il était avant la guerre, un pays moderne et multiculturel. Mais c’était une illusion. Je pense que notre combat dans les années 1990 a été un échec, nous n’avons pas réussi à protéger les bâtiments comme il l’aurait fallu, mais nous avons au moins sensibilisé l’opinion publique.”

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Save Beirut Heritage fait aujourd’hui partie des groupes d’activistes les plus actifs pour la préservation du patrimoine urbain de Beyrouth. Abdul Halim Jabr y milite avec certains de ses anciens étudiants. Les militants, souvent de jeunes actifs, ont des profils variés, mais tous agissent en citoyens pour préserver un espace urbain auxquels ils considèrent avoir droit. Antoine Attallah, jeune architecte urbaniste et ancien élève de Abdul Halim Jabr, fait partie du noyau dur des militants. “C’est en partant en France que j’ai commencé à m’investir pour Beyrouth. Je me sens très attaché à cette ville”, explique-t-il. “Quand on est loin, on espères pouvoir rentrer et retrouver ce qu’on aime, mais malheureusement à Beyrouth on ne peux jamais vraiment se dire ça. Ce bâtiment que je connais depuis l’enfance, cet arbre que j’aime bien, il se pourrait bien qu’ils ne soient plus là. Mon engagement est donc parti d’un sentiment qui est un peu égoïste de vouloir préserver les choses que moi j’aime. C’était la même pour la question de l’autoroute Fouad Boutros : le quartier qui devait être totalement rasé c’est l’endroit où j’aime marcher. L’impulsion initiale, c’est que je me suis senti personnellement impliqué.”

“Ce bâtiment que je connais depuis l’enfance, cet arbre que j’aime bien, il se pourrait bien qu’ils ne soient plus là.”

Save Beirut Heritage réalise essentiellement un travail de sensibilisation auprès de la population et des pouvoirs publics. “Nous avons réussi à faire un suivi, à sauver plusieurs immeubles qui devaient être détruits récemment”, explique Antoine Attallah. “Nous avons plus de 15 000 personnes sur Facebook, beaucoup de gens nous rapportent des bâtiments en danger. Nous essayons de faire du lobbying pour que le Ministère de la Culture ne donne pas de permis de démolition quand il s’agit d’anciens bâtiments. Le réseau que nous avons sur le terrain permet de surveiller les choses et de tenir au courant le Ministère des problèmes. Mais pour maintes raisons ils ne protègent pas toujours autant que nous le souhaiterions et ils n’ont pas toujours le pouvoir que nous souhaiterions qu’ils aient, dépendamment des pressions, de l’argent.” Pour Abdul Halim Jabr, les pressions financières et politiques sont la plupart du temps beaucoup trop fortes pour protéger efficacement le patrimoine architectural de la ville.

“Il y a un très beau quartier à Achrafieh, le quartier Abrin, constitué de cinq ou six maisons de période ottomane, dans une petite ruelle piétonne avec des jardins magnifiques. Quelqu’un avait acheté les 5 maisons pour tout raser et construire une tour à la place. Il a commencé illégalement à endommager certains bâtiments. Grâce à une personne sur place qui nous a alertés, nous avons relayé l’information au Ministère qui a envoyé la police. Tant que tu n’as pas de permis de démolition il n’est pas possible de démolir. Ensuite la ligne de la légalité est très fine. Malheureusement on n’a pas de bonne loi à ce sujet pour protéger le patrimoine.”

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Préserver le patrimoine architectural de la ville, c’est donc participer à préserver une certaine forme de mémoire, celle de la ville et de son histoire. Chaque grande période de l’histoire de la ville s’est en effet exprimée dans l’urbanisme et l’architecture. “Le Beyrouth ottoman, qui commençait à devenir bourgeois, s’exprime à travers la ville arabe, faite de ses petites ruelles, de ses riwoks, de ses rues sous arche, de ses vieux souks, derrière ses remparts”, explique Antoine Attallah. “Les remparts ont été démolies, les Ottomans ont percé dans tout cela pour créer de grandes avenues, la rue Allenby et la rue Foch notamment. Quand Beyrouth a commencé à devenir la capitale, cette bourgeoisie a commencé à développer les types de maisons aux trois arches avec le toit de tuile rouges, qui n’est pas une typologie si ancienne que ça, elle date de la deuxième partie du XIXe siècle. C’est la maison bourgeoise beyrouthine.”

“Le paysage urbain de Beyrouth n’a pas cessé de se transformer avec l’histoire de la ville.”

“Tout cela est purement lié à l’évolution du commerce, Beyrouth est devenu un port important, donc les tuiles rouges ont commencé à être importées, et donc utilisées, d’autant plus qu’étant importants elles étaient un symbole de statut, et donc un symbole de la bourgeoisie marchande. Les arches et les colonnes en marbre sont aussi le résultat du commerce de marbre italien, il n’y a pas de marbre au Liban. Dans les maisons ottomanes typiques, les pièces s’organisent autour d’un hall central et l’entrée est toujours orientée au nord, pour se protéger du soleil et profiter des vents.”

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“Pendant la période du mandat français, les immeubles de rapports commencent à apparaître, c’est-à-dire les immeubles comportant des appartements différents à chaque étage, sur le modèle des immeubles parisiens. On n’a plus une maison familiale, mais un immeuble avec plusieurs familles, c’est une transformation qui reflète un changement dans les moeurs. Beaucoup de bâtiments de l’époque ottomane vont se faire démolir pour se faire remplacer par des immeubles du style mandat français. A la fin du mandat, à l’indépendance, on passe à la modernité. Le style international commence à percer. Le béton devient beaucoup plus présent, avec des cadres de fenêtres en fer, des immeubles plus hauts. Là encore des bâtiments vont être démolis pour être remplacés. Pendant la guerre, rien n’est vraiment construit, ou alors de manière complètement anarchique et de mauvaise qualité dans les banlieues, à cause des reports de populations et des réfugiés. A la fin de la guerre, on entre dans la spéculation immobilière, on est dans des choses beaucoup plus hautes, on change les lois immobilières pour le bien des spéculateurs des promoteurs immobiliers, ce qui permet de construire plus, plus haut.”

“Le paysage urbain de Beyrouth n’a pas cessé de se transformer avec l’histoire de la ville. Le patrimoine moderne est important aussi à prendre en compte, mais c’est vrai qu’à Save Beirut Heritage, nous nous concentrons plus sur la préservation de ce patrimoine ottoman et mandat français.”

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Antoine Attallah remarque une véritable prise de conscience des Beyrouthins du patrimoine urbain qui les entoure et de l’importance de le préserver. “Il y a beaucoup de groupes sur les réseaux sociaux dédiés au partage de vieilles photos de Beyrouth”, explique-t-il. “Ça fait deux ou trois ans que l’on remarque une avalanche de photos anciennes de Beyrouth. Il y a beaucoup de gens qui postent ces photos en disant « c’était tellement beau, il faut sauvegarder cet héritage ».”

“Je me promène à pieds dans Beyrouth très souvent, et dès qu’on commence à poser des questions les gens parlent. Ils se plaignent de ne plus reconnaître leur quartier. De plus en plus de gens arrivent à formuler leurs regrets alors qu’avant ce genre de discours ne se formulait pas aussi facilement. Dans les années 90, c’était moins dans la population, c’était plus un mouvement d’intellectuels, d’universitaires. Mais les réseaux sociaux aident, les gens voyagent plus, ils s’extasient sur des villes en France ou en Croatie, ils sont plus exposés à la façon dont les choses se passent ailleurs. Les gens de la génération de nos parents ou grands-parents ne vont pas forcément parler de ces choses d’eux-mêmes, mais dès qu’on commence à leur en parler ils disent que oui, qu’ils ne reconnaissent plus rien.”

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“Beaucoup de gens quand ils parlent du patrimoine de Beyrouth ne sont pas seulement dans la complainte, ils ont ce sentiment qu’il faut garder quelque chose pour nos enfants, les générations à venir. Ils parlent du patrimoine pas seulement comme cette valeur esthétique qu’on perd, mais comme une sorte de patrimoine commun, citoyen. Il y a le sentiment de perdre l’histoire commune. Il y a une prise de conscience du patrimoine d’un point de vue collectif. Je pense donc qu’il y a une dimension citoyenne à cette revendication.”

Pour Caecilia Pieri, chercheuse à l’Institut français du Proche Orient et directrice de l’Observatoire urbain, le chemin à parcourir pour la reconnaissance d’un patrimoine commun reste encore long. “Dans un pays comme le Liban où tout est privatisé, le patrimoine commun n’a pas vraiment de sens car c’est un patrimoine qui est très divisé. En France, travaille depuis plus de quarante ans sur les notions de patrimoine vernaculaire et rural, il y a vraiment eu une appropriation, y compris par des couches de la population qui ne sont pas cultivées. La France a fait le choix de convertir le patrimoine en valeur économique alors qu’ici on n’a pas encore compris que le patrimoine est une ressource économique puissante. Le patrimoine est devenu avec le temps une valeur appropriée, il faudra encore beaucoup de temps au Liban pour que cela soit vrai de la même façon.”

“Après une guerre, et en particulier après une guerre civile, tout le monde est tenté de réécrire l’histoire. […] Dans les périodes de reconstruction qui suivent le conflit, le patrimoine est un élément de pouvoir.”

De plus, la définition elle-même de ce qui constitue le patrimoine, la mémoire collective,  et vaut donc la peine d’être conservé, représente un acte profondément politique. Surtout dans un pays qui a traversé la guerre civile et où les mémoires des différentes communautés sont multiples, imposer une mémoire commune reste une entreprise extrêmement complexe. “Après une guerre, et en particulier après une guerre civile, tout le monde est tenté de réécrire l’histoire”, explique Ceacilia Pieri. “On se sert du patrimoine comme signe, comme marqueur signifiant d’un discours qu’on projette par rapport à tel événement ou période. Dans les périodes de reconstruction qui suivent le conflit, le patrimoine est aussi un élément de pouvoir. Il y a donc des conflits entre les mémoires fortes, celles des groupes dominants, et les mémoires faibles, celles des groupes qui n’ont pas de voix, comme les mémoires de ceux qui habitent dans des endroits reculés ou improbables, face à ceux qui ont les moyens de se manifester par des monuments visibles. Ce sont des conflits d’identité qui peuvent dégénérer en conflits politiques, culturels, communautaires. Il y a 17 communautés au Liban, donc on a potentiellement 17 discours qui peuvent s’affronter.”

La question du patrimoine est donc beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît. Que faut-il conserver ? et surtout comment ? Peut-on conserver un bâtiment sans converser sa fonction originelle ? Peut-on sauver un simple immeuble et pas l’ensemble du quartier qui l’entoure et qui lui donne son sens ? Que vaudrait un quartier “héritage” si la population qui l’habitait à l’origine a dû quitter les lieux à cause des loyers trop élevés ? Pour l’architecte et urbaniste Sandra Rishani, la réponse ne réside ni dans la destruction des anciens bâtiments, ni dans leur préservation à tout prix. “Je ne crois pas qu’il faille préserver toutes les constructions datant d’avant 1950, et à l’inverse je pense qu’il y a des bâtiments modernes et contemporains qu’il faudrait protéger. Préserver un ancien bâtiment sans préserver les autres autour ou sans préserver sa fonction d’origine n’a pas beaucoup de sens. Si l’on garde le Grand Théâtre dans le centre-ville mais qu’on le transforme en hôtel cinq étoiles inaccessible, c’est comme si l’on n’avait pas vraiment préservé le lieu. Nous n’avons pas de politique du patrimoine très claire au Liban, mais en même ça serait très difficile car il y a une part d’émotionnel importante qui entre en jeu et qui ne peut pas être définie par la loi. C’est pourquoi nous devrions donner aux gens le droit de décider.”

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