Downtown, chronique d’une ville fantôme

Downtown était le coeur de la vie beyrouthine, lieu de rencontre et de mélange d’une population pour le moins hétéroclite. Depuis la guerre civile qui a dévasté le centre ville, le Premier ministre milliardaire Rafiq Hariri a entrepris de reconstruire les grandes allées commerçantes à coups de millions de dollars investis dans l’immobilier. Le centre-ville est cependant aujourd’hui désert, symbole grandiose de l’échec d’une reconstruction imposée par le haut.

Place de l'étoile

Les longues allées partant de la place de l’étoile s’étendent silencieusement sous le soleil de plomb. A part quelques touristes venus prendre en photo ce qui est supposé être le centre historique et commerçant de Beyrouth, il n’y a pas âme qui vive. Les serveurs des quelques cafés encore ouverts attendent patiemment sur le pas de leur porte que d’éventuels clients approchent. Il est midi et les terrasses restent désespérément vides. Un peu plus loin dans les ruelles d’une impeccable propreté, les devantures de magasins sont closes. Le silence de l’ancien centre-ville tranche avec le tumulte assourdissant de la ville quelques centaines de mètres plus loin. Ce silence n’est cependant pas un silence de quiétude. A chaque croisement, un militaire fait les cent pas pour surveiller nuit et jour ce labyrinthe désert. En effet, le Parlement n’est pas loin et le quartier a été plusieurs fois la cible d’attentats.

“Cela fait deux ans que le quartier s’est totalement vidé, les magasins ont fermé les uns derrière les autres.”

George, serveurs dans l’un des rares restaurants encore ouverts est atterré par l’évolution du quartier. « Cela fait deux ans que le quartier s’est totalement vidé, les magasins ont fermé les uns derrière les autres. Nous sommes cinq serveurs à attendre ici toute la journée, parfois pour seulement un ou deux clients. Au début, il y avait beaucoup de clients fortunés venus du Golfe pour faire des affaires, mais maintenant ils ont tous quitté le Liban à cause de l’instabilité de la région. »

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Hassan, qui a hérité de son père d’une modeste boutique de souvenirs, fume une cigarette devant son magasin en attendant les touristes. « Les loyers ici se sont envolés, explique-t-il. Je paye 30 000 dollars par an pour mon petit magasin aujourd’hui, c’est deux fois plus qu’il y a quelques années. Du coup les gens partent, parce qu’ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Il n’y a plus aucun client, que peut-on faire d’autre ? Vingt magasins dans le quartier ont fermé leurs portes cette année. Il y a deux ans et demi encore, le quartier était plein, aujourd’hui, il doit y avoir 80 % des magasins qui sont inoccupés. »

“Vingt magasins dans le quartier ont fermé leurs portes cette année. Il y a deux ans et demi encore, le quartier était plein, aujourd’hui, il doit y avoir 80 % des magasins qui sont inoccupés.”

Pour Hassan comme pour beaucoup de Libanais actuellement, la faute revient essentiellement aux réfugiés Syriens, boucs émissaires idéaux de tous les maux du pays. « Depuis que les réfugiés syriens sont arrivés, tous les loyers ont augmenté. Ils sont trois millions, autant que les Libanais eux-mêmes, nous ne pouvons pas tous les accueillir. Alors forcément comme tout le monde veut se loger à Beyrouth, les loyers augmentent. »

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Pour Tony cependant, employé à Solidere, la célèbre compagnie immobilière créée par Rafiq Hariri pour la reconstruction de Beyrouth, les causes de l’échec du centre-ville sont antérieures à l’arrivée des réfugiées syriens. « Cela fait huit ou neuf ans que le quartier est en déclin. C’est en partie à cause du Parlement qui est ici. C’est un endroit très surveillé par les militaires, très encadré. Il a été l’objet d’attaques plusieurs fois. Les gens ont peur maintenant de venir ici, d’ouvrir des commerces. »

“Cette question de la reconstruction du centre-ville est très intéressante parce qu’on touche là à la destruction de la mémoire.”

Pour Caecilia Pieri, chercheuse à l’Institut français du Proche-Orient, directrice de l’Observatoire urbain de Beyrouth, la raison est tout autre : c’est la reconstruction entreprise par l’ancien Premier Ministre Rafic Hariri et la compagnie Solidere qui est à l’origine de cette désolation. “Solidere a fait son marché dans ce qu’il voulait garder ou ne pas garder, ce qu’il voulait détruire ou reconstruire. Il n’a pas créé la spéculation au Liban parce qu’elle existait avant la guerre, mais il a l’exacerbée et l’a érigée en modèle unique. En ne reconstruisant pas les souks tels qu’ils étaient, en repoussant la gare routière et en supprimant le train, Hariri a voulu remodeler ce qu’on appelle aujourd’hui par un abus de langage les « souks de Beyrouth » pour en faire une vitrine, un outil de représentation. Le centre ville n’est plus fréquenté par les Beyrouthins parce que c’est une vitrine conçue comme un modèle commercial tellement unique que maintenant que le client unique ne vient plus, c’est-à-dire l’arabe du Golfe, le quartier dépérit.”

“Cette question de la reconstruction du centre-ville est très intéressante je trouve parce qu’on touche là à la destruction de la mémoire. Cette spéculation qui a été lancée par le modèle Solidere est une spéculation qui semble maintenant tourner à vide. Il y a de moins en moins de demandes, on se retrouve avec un parc de logements neufs inhabités absolument gigantesque, les prix commencent à baisser. La spéculation agit comme une sorte de fantasme de ressort de la profitabilité vue par les Libanais alors même qu’on est dans un système qui s’épuise, et qui a des effets très négatifs.”

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“Le centre ville était moins détruit que ce que Solidere essaie de faire croire”, explique Antoine Attallah, architecte et activiste dans l’association Save Beirut Heritage. “Les statistiques montrent que 85 % des bâtiments étaient rénovables. Au lieu de cela, 85 % des bâtiments ont été démolis. C’était un quartier très endommagé, mais peu de choses étaient endommagées au-delà de toute rénovation possible. Ce n’était pas beaucoup plus détruit que des quartiers comme Achrafieh qui aujourd’hui ont été rénovés et où les gens vivent. Il n’y avait donc aucune raison réelle, structurelle pour démolir tout ça, à part pour faire de la spéculation immobilière et construire des tours. C’est devenu très cher, il y a eu une perte d’activité touristique, les centres sont ailleurs aujourd’hui, à Hamra, à Achrafieh. C’est un endroit qui est figé, qui n’a plus d’évolution. C’est devenu un endroit élitiste, pour les touristes et les arabes du Golfe.”

“Downtown était le centre névralgique de la ville avant la guerre, tout se côtoyait. […] Il était très important dans l’imaginaire des gens, dans leur pratique de la ville.”

“C’était le centre névralgique de la ville avant la guerre, tout se côtoyait. Rien qu’à la place des martyrs il y avait les cinémas, le quartier des prostituées juste à côté, c’était une gare routière, il y avait les bus, les taxis, les tramways qui se croisaient ici, la poste centrale, la gendarmerie, la municipalité de Beyrouth qui y est toujours, tous les souks. Il y avait toute la gamme des souks, les souks de l’or, des tissus, des légumes, de la viande… Ils avaient tous un nom, ils avaient tous leur entrée. Dans ces deux pauvres kilomètres carrés de centre ville il y avait une quinzaine de lieux de culte. Le quartier de la place de l’étoile avant qu’il ne soit démoli par les Français, c’était la vieille ville arabe dans ses remparts. Il ne reste aucun cinéma. Il y avait le cinéma Rivoli, que l’on voit dans le fond de toutes les vieilles photos de Beyrouth, le bâtiment était sublime. Le fameux Egg était un cinéma aussi, ma mère y allait tout le temps, il y avait quelqu’un qui faisait un très bon sandwich de fèves en dessous, elle y allait avec son père puis ils montaient dans le cinéma. Il y a le grand théâtre aussi, là où il y a le Virgin aujourd’hui c’était un cinéma-opéra. Ce centre ville était vraiment un coeur économique, politique, institutionnel, religieux. Il était très important dans l’imaginaire des gens, dans leur pratique de la ville.”

Si les Libanais se sont pour la plupart totalement détournés du centre-ville, ils n’en gardent pas moins un souvenir ému, celui d’un âge d’or parfois un peu trop idéalisé du Liban d’avant-guerre. Des groupes sur les réseaux sociaux échangent avec nostalgie des photos du Beyrouth des années 1920 à 1960. Dans le projet TimeBox mis en place en juillet 2015 par les jeunes artistes et architectes Razan et Lotfi al Salah, il est possible de regarder à travers des stéréographes disposés un peu partout dans la ville des images en trois dimensions du Beyrouth du début du XXe siècle, aux endroits précis où avaient été prises les photos. “Quand on regarde les photos de l’époque, puis la rue telle qu’elle est aujourd’hui, on ne peut pas s’empêcher de remarquer un fort contraste, notamment dans l’usage de l’espace public, le nombre de personnes dans les rues, la dimension populaire des commerces. Il y a par exemple dans le centre-ville l’image de personnes assises à la terrasse d’un café qui fait l’angle de la place des Martyrs. Quand on regarde le café aujourd’hui, la terrasse est quasiment vide.”

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Pour Mona Hallak, architecte et activiste, l’un des symboles les plus marquants de cette transformation du centre-ville est celui du vendeur de jus Ain Tableh, très populaire avant la guerre civile pour son “jelleb”, une boisson locale, et ses limonades. “Ain Tableh était le roi du jelleb et des limonades”, se souvient-elle. “Il se situait en plein coeur du vieux souk, sur une petite place où se trouvait une fontaine, “nefura al ain tableh”. A l’époque, ils rinçaient les tasses dans la fontaine, les gens n’avaient qu’à prendre une tasse, la laver et aller se servir en boisson. C’était un endroit extrêmement populaire. Quand ils ont reconstruit le centre-ville, le souk est devenu un centre commercial et ils ont totalement perdu cet esprit du lieu. Ain Tableh voulait revenir dans son ancien magasin mais les loyers étaient devenus inabordables. Ils ont refusé de lui faire un prix spécial pour qu’il puisse se réinstaller près de la fontaine, donc il a été de louer un magasin plus petit quelques dizaines de mètres plus loin, et un autre café a pris sa place. Il était la mémoire vivante du vieux souk. Ce n’est qu’après que l’autre café ait fermé qu’il a pu retrouver sa place initiale près de la fontaine. C’est un bon exemple de la façon dont la mémoire locale est souvent passée après les questions financières. Le centre-ville rassemblait des gens de toutes les classes sociales, maintenant je ne peux même plus moi-même m’offrir une simple boule de glace là-bas.”

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Malgré les pressions croissantes de Solidere, certains résistent toujours à la privatisation croissante du centre-ville. C’est le cas du célèbre hôtel Saint-George, véritable icône du Beyrouth moderne du début du XXe siècle. Ses murs ont accueilli toutes les plus grandes stars, les hommes politiques, les espions et milliardaires qui séjournaient dans la région. Les rumeurs les plus folles circulent sur les intriguent qui s’y déroulèrent. Après la guerre, son propriétaire Fadi al Khoury refusa toutes les offres faites par Rafiq Hariri pour racheter l’hôtel. “Le duel entre Fadi al Khoury et Rafiq Hariri est l’un des plus célèbres de l’histoire de Beyrouth”, explique Caecilia Pieri. “Le propriétaire avait entrepris de réhabiliter l’hôtel après la guerre, mais seulement quelques années plus tard, l’attentat qui tua Rafiq Hariri est arrivé juste en face de l’hôtel. Le souffle de la bombe a fait volé en éclat toutes les fenêtres du premier étage. Cette anecdote est célèbre car on dit que jusqu’à sa mort, Hariri aura tout fait pour barrer la route à Al Khoury. Depuis, l’hôtel n’a jamais été rénové. La pancarte “Stop Solidere” affichée sur sa façade est la marque la plus flamboyante de la résistance contre la privatisation du centre-ville.”

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Pour Abdul Halim Jabr, architecte, activiste et ancien professeur d’Antoine Attallah à l’université américaine de Beyrouth, la désolation du centre-ville est la preuve de l’échec total du projet Solidere. “Hariri a voulu imposer un modèle ultra-libéral dans sa gestion de la ville. Solidere a acheté l’intégralité du centre-ville pour en faire une propriété privée et y construire de magnifiques immeubles,” explique-t-il, “mais cela ne marche pas en terme de centre-ville. La plupart des Libanais n’y vont jamais, la vie y est trop chère.”

“Le modèle Solidere a changé quelque chose de fondamental dans la relation à la propriété. Les gens sont la plupart du temps très attachés au lieu, et plus spécialement au Moyen-Orient où l’on tue pour la terre. Avoir la propriété physique de cette terre est très important, bien plus important que d’avoir un bout de papier disant que l’on possède tant d’argent. En perdant la propriété physique, on perd tout intérêt dans cette parcelle de terrain et ce qui en est fait.”

“Le modèle Solidere a changé quelque chose de fondamental dans la relation à la propriété. Avoir la propriété physique de cette terre est très important, bien plus important que d’avoir un bout de papier disant que l’on possède tant d’argent.”

Dans une étude réalisée par l’urbaniste Robert Saliba sur la mémoire à Beyrouth dans les années 1990, les habitants de la ville sont encouragés à dessiner des cartes mentales du centre-ville, en y intégrant le plus de détails possibles. “Les gens qui ont vraiment connu le centre-ville avant la guerre marquent des dizaines de détails”,  explique Antoine Attallah, “ils nomment les rues, les magasins, ils noircissent complètement la feuille. Les gens qui ont grandi pendant la guerre vont marquer tel barrage, tel sniper. Et les gens encore plus jeunes vont marquer deux trois choses, la place des martyrs, le grand sérail, la place de l’étoile. L’idée de ce travail c’est de montrer que si la reconstruction du centre ville avait été faite comme il fallait, elle aurait permis de ramener ces marqueurs mentaux qui permettaient aux gens de s’approprier cet espace.”

Le centre-ville souffre donc d’une perte totale d’intérêt de la plupart des Libanais en ce qu’il s’est détaché de tout marqueur mémoriel et émotionnel. Il est devenu cependant en août 2015 le lieu central de la protestation contre le gouvernement libanais. Plusieurs dizaines de milliers de Libanais se sont en effet rassemblés sur la place des Martyrs et devant le Grand Sérail pour manifester leur mécontentement. Si les débordements qui ont mené à l’endommagement de plusieurs magasins du centre-ville ont aussitôt été qualifiés par les autorités d’actes de vandalismes, ils expriment aussi d’une certaine manière la frustration de générations entières de jeunes Libanais relégués aux périphéries de Beyrouth et incapables d’accéder une ville rendue élitiste et inabordable par le projet Solidere. C’est donc dans la violence que le centre-ville de Beyrouth à quelque peu retrouvé cet été l’une de ses missions principales et qu’il avait perdue depuis longtemps : celle d’unir les gens.

Camille Lons

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