beirut urban memory

Le dôme du City Center – The Egg

Advertisements

Ovni architectural au coeur du centre-ville, le dôme du City Center, communément appelé “The Egg”, brise la linéarité du lieu. Il surprend, choque l’oeil du visiteur, vient troubler la vision idyllique du centre-ville reconstruit, et pourtant, les activistes ont été nombreux à vouloir le préserver. Vestige de l’histoire moderne de Beyrouth, mais aussi d’une histoire qui dérange, celle de la guerre civile, the Egg vient poser la question de la mémoire et de ce qu’il convient de conserver ou non de l’héritage urbain.

Interrompue par le début de la guerre civile en 1975, la construction de ce qui devait devenir le plus centre commercial du Moyen-Orient est restée suspendue pendant près de trente ans. Elle avait commencé en 1965 sous la direction de l’un des pionniers du modernisme au Liban, l’architecte Joseph Philippe Karam. Le projet devait comprendre cinq sous-sols de parkings, un cinéma, et une tour centrale avec des bureaux sur 12 et 20 étages qui n’a jamais été achevée. Le cinéma en forme de bulle futuriste était une prouesse architecturale pour l’époque, réalisée par l’ingénieur Georges Tabet.

En 2004, la compagnie Solidere contacte Bernard Khoury, aujourd’hui un des architectes les plus influents de Beyrouth, pour réhabiliter le bâtiment. Celui-ci c’était notamment fait remarquer par ses projets temporaires ambitieux et souvent fortement liés à la question de la mémoire. La boîte de nuit B018 qu’il avait aménagée dans un ancien entrepôt du quartier de la Quarantaine, un ancien camp de Palestiniens où s’était déroulé l’un des massacres les plus importants de l’histoire du Liban, était devenu un lieu phare de la nuit beyrouthine.  Le nom de la salle fait notamment référence au chalet où le DJ libanais Naji Gebran animait ses fêtes en pleine guerre civile pour noyer dans la musique et la danse les horreurs du conflit.

“Après le succès de ces projets, Solidere fit appel à moi en 2004 et m’accorda le terrain du City Center avec sept ans pour y déclencher une dynamique. J’avais un permis de réhabilitation, mais il ne s’agissait en réalité pas d’une réhabilitation classique. En 2003-2004, une véritable culture du divertissement se développait à cette époque dans le quartier de Monot, avec une vie nocturne très vivante, et Solidere se rendait compte qu’il était en train de perdre totalement sa clientèle et son pari immobilier. Il y avait donc une volonté à cette époque d’injecter de l’ADN de Beyrouth, mais seulement de manière temporaire. A l’époque Solidere constituait le plus grand projet foncier du monde. Il faisait appel à tous les plus grands architectes internationaux. Jean Nouvel, Philippe Stark, tout le monde est venu à Beyrouth à cette époque. J’étais alors chargé de leur faire faire la visite de la ville.”

“L’Egg représentait une sorte de difformité dans le paysage, de trace honteuse de la guerre, un parasite dans la carte postale visuelle qu’avait tenté de reconstruire Solidere.”

“Le quartier Solidere était un endroit très monotone, avec cette succession de bâtiments pseudo-traditionnels reconstruits dans la même pierre beige. C’est une ville très alignée, très aseptisée. L’Egg représentait une sorte de difformité dans le paysage, de trace honteuse de la guerre, un parasite dans la carte postale visuelle qu’avait tenté de reconstruire Solidere. Or il intéressait tout le monde à chaque fois, c’est lui qui attirait l’attention. Il est en réalité ce bâtiment qui représente le Beyrouth moderne des Trente Glorieuses, la jeune République qui croyait encore dans la modernité. Mais il représente aussi une histoire plus proche, censurée, celle d’une ville sans mémoire. Ce n’est donc pas pour ses qualités architecturales que l’Egg est intéressant et mérite d’être conservé, mais pour ce qu’il représente.”

Bernard Khoury propose alors deux projets visant à sublimer le dôme tout en mettant en avant sa dimension mémorielle forte. Le premier projet préservait les traces de la guerre, mais en enrobant le dôme d’une structure métallique évoquant un gigantesque échafaudage, symbole d’une neutralisation de la guerre et de la violence. Le second projet proposait lui de parer le dôme d’une multitude de miroirs en mosaïque sur la coquille, reflétant le paysage urbain de manière fragmentée, faisant peut-être allusion à la dislocation de l’ancien tissu urbain.

Le projet de Bernard Khoury commence donc début 2005, mais est brutalement interrompu quelques mois plus tard par l’assassinat de Rafiq Hariri. Les télévisions du monde entier sont alors submergées par les images des manifestations qui ont lieu sur la place des Martyrs, et qui sont constamment surplombées par l’ombre de l’Egg. Alors que les actions de Solidere montent en flèche après le retrait des Syrien et que les investisseurs des pays du Golfe affluent, le projet est suspendu et ne sera jamais repris.

La plus grande transaction immobilière de la ville de Beyrouth est alors réalisée sur cette parcelle où se situe l’Egg mais aussi quelques autres lots qui sont vendus aux Emirats Arabes Unis. Plusieurs projets de réhabilitation sont alors proposés par plusieurs architectes, sans grands succès. Les associations pour la défense du patrimoine urbain s’emparent alors de ce bâtiment et font de l’Egg un symbole de leur lutte pour la préservation de la mémoire dans l’espace urbain de Beyrouth.

“Les associations ont peu à peu fétichisé ce lieu”, explique Bernard Khoury. “Il y a beaucoup de bâtiments plus intéressants. Il s’agit plutôt ici de fétichiser la guerre dans l’enceinte du périmètre de Solidere. Il y a peu de bâtiments dans ce cas, notamment l’Holliday Inn. Mais je pense qu’il faut en faire quelque chose de ces traces, et ne pas se contenter de fétichises pas la ruine. L’histoire est une chose qui se construit dans le présent. Beyrouth est une ville où le tissu urbain est discontinu. C’est facile de jeter la pierre à Solidere. J’ai beaucoup critiqué la façon dont ils ont traduit ce projet politique en projet urbanistique avec une vision totalement archaïque de l’héritage architectural. Mais avec le recul, tout n’est pas mauvais pour autant.”

Le cas de l’Egg du City Center pose donc la question essentielle et particulièrement de la réhabilitation. Que faut-il garder ? Que faut-il reconstruire ou réhabiliter ? Comment conserver la mémoire d’un lieu sans fétichiser ou folkloriser le passé ? Pour Bernard Khoury comme pour beaucoup d’architectes, Solidere a totalement manqué sa politique de reconstruction.

“La faillite du projet de Solidere reflète la faillite du projet de nation, le gouvernement a été incapable de mener un projet de reconstruction viable, accepté par les habitants. C’est un projet très privé sur un espace public. Je ne fais pas de jugement qualitatif ou moral là-dessus. Il y avait une impossibilité légale de réhabiliter toutes ces parcelles privées. La plupart des terrains avaient des centaines d’ayant-droit, certains étaient morts, immigrés, avaient disparus. C’était tout à fait impossible à gérer. Il fallait une solution radicale. Le gouvernement a exproprié par décret tout le territoire. Tout ayant-droit a obtenu pour compensation une action en bourse. C’est quelque part révolutionnaire. La propriété de la parcelle, qui est profondément liée à la terre dans l’imaginaire, à quelque chose de tangible, de stable, devient une propriété d’action, totalement déconnectée de la réalité, volatile, immatérielle, dynamique. Beyrouth constitue dans ce sens un laboratoire urbain comme aucune ville au monde, à l’image de notre temps. Elle repose à la fois sur une vision totalement archaïque de l’urbanisme, et une vision ultracapitaliste de la ville, qui est très en avance sur son temps.”

“Beyrouth repose à la fois sur une vision totalement archaïque de l’urbanisme, et une vision ultracapitaliste de la ville, qui est très en avance sur son temps.”

“Cependant elle projette la ville dans un avenir totalement incertain, avec une image figée qui rate totalement la spécificité de la ville. Solidere a retenu les fouilles archéologiques, la période ottomane et le mandat français, mais pas du tout le patrimoine moderne de la ville. La République moderne n’entre pas dans l’histoire. Or l’Egg est le représentant de cette architecture moderne, avant-gardiste, tournée vers le progrès. C’est l’histoire des envahisseurs que l’on retient, pour mieux éviter l’histoire problématique, l’histoire récente, que l’on cherche à stériliser.”

Pour Bernard Khoury,  les protestations qui ont enflammé le centre de Beyrouth durant l’été 2015 suite à la crise des déchets sont le reflet de cet échec de la reconstruction d’après-guerre. “Le projet nation est totalement éteint, avec une faillite des institutions qui se traduit aujourd’hui par les coupures d’électricité et les problèmes de collection des déchets. On est toujours dans l’amnésie. Certains voudraient rattraper la vague mais il est trop tard. Ils tombent dans une sorte de maniérisme sans intérêt. Il fallait être local parce que c’était à la mode. Il y avait même une forme de curiosité malsaine de la part de certains bailleurs de fonds internationaux. Il faut éviter je pense les définitions consensuelles de ce qui représente l’identité ou l’héritage libanais. C’est le seul moyen de ne pas rester bloqué dans le passé.”

Advertisements

Advertisements