beirut urban memory

Les ruines de Beyrouth, entre poésie et politique

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Surgissement imprévu du passé, les ruines de la guerre à Beyrouth semblent entourées d’un halo de mystère. Elles sont disséminées ici et là au détours des rues, criblées de balles, envahies peu à peu par la végétation et le temps qui reprennent leurs droits. Les murs, les fenêtres brisées, les meubles qu’il reste, semblent vouloir nous conter les mille histoires de leurs anciens occupants. Mais ces ruines sont le témoignage en creux d’un passé qui dérange. Faut-il les garder ? les détruire ? les reconstruire ?

Vingt-cinq ans après la fin de la guerre civile libanaise, les ruines s’offrent toujours au détour des rues aux regards des habitants et des passants. L’ordre urbain à Beyrouth est encore profondément marqué dans les pratiques quotidiennes de l’espace par les structures d’une société en guerre. Les immeubles en ruine ici et là, le quadrillage de l’espace par les installations militaires… Le simple fait que la compagnie Solidere, chargée de la reconstruction du centre-ville après la guerre, ait étendu son mandat de 25 à 75 ans est le signe que la guerre reste encore très présente dans l’espace urbain. Affaibli, l’Etat n’est pas parvenu jusqu’à aujourd’hui à assumer une reconstruction unifiée de la ville, laissant en suspens depuis maintenant vingt-cinq ans une situation d’entre-deux qui s’éternise.

Tantôt déniées, tantôt mythifiées et érigées en symboles, les traces de la guerre sont toujours manipulées par un travail de mémoire qui articule souvenirs individuels et mémoires collectives. Dans une société divisée par la guerre civile, où cohabitent différentes communautés, la question des mémoires multiples et conflictuelles reste un enjeu politique central. Faut-il garder ces ruines ? les réhabiliter ? les reconstruire ? Dans l’espace beyrouthin, la ruine peut en réalité prendre différentes formes. De l’immeuble criblé de balles, voire partiellement détruit, au terrain vague, espace du vide par excellence qui décrit en creux la violence passée, le panel de nuances est large. Les immeubles impeccablement reconstruits du centre-ville disent aussi quelque chose de la ruine, en ce que leur perfection suspecte dénonce implicitement l’acte de reconstruction.

“Les Libanais n’ont définitivement pas envie de se rappeler. Le projet Solidere a été une vaste entreprise d’amnésie collective. Ces ruines font partie de notre histoire, et ça c’est un problème bien plus important que le prix de l’immobilier.”

“Je pense que nous ne devrions pas nous précipiter à reconstruire les ruines et effacer toutes les marques de la guerre’, explique l’architecte Abdul Halim Jabr. “La mémoire des hommes est très courtes et les gens oublient. Pour moi la question n’est pas si cela coûte quelque chose ou pas, mais si nous en avons réellement terminé avec la guerre civile. Avons-nous réussi à nous réconcilier en tant que nation unie ? Non je ne crois pas. Dans ce cas, nous ne devrions pas effacer les cicatrices de la guerre. Le fait de garder ou non le Holiday Inn ne devrait pas être vu comme une erreur, mais comme un choix politique réfléchi en commun. Quand j’étais plus jeune, pendant la guerre, nous n’avions pas l’électricité, et au lieu de regarder la télévision, nous nous asseyions face à la fenêtre et regardions les échanges de roquettes entre le Burj al Murr et les autres tours. Pour les générations qui n’ont pas une mémoire aussi vive de la guerre, il est important de leur rappeler en permanence jusqu’où peut mener la haine. Mais les Libanais n’ont définitivement pas envie de se rappeler. Le projet Solidere a été une vaste entreprise d’amnésie collective. Pour Hariri, ressasser le passé nous aurait maintenu en arrière. Dans les années 1990, les gens voulaient s’amuser, oublier la guerre à tout prix, c’était une période fantastique pour y vivre, mais regardez où cela nous a mené aujourd’hui. Quand je vois les pays de la région s’enfoncer dans la guerre civile, je me dis que le Liban a le devoir de conserver cette mémoire pour leur montrer quel est le prix à en payer. Ces ruines font partie de notre histoire, et ça c’est un problème bien plus important que le prix de l’immobilier.”

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