Beyrouth et la mer, une séparation consommée ?

Beyrouth s’est construite dans son rapport à la mer. Port phénicien, échelle française au Levant,  elle n’a cessé d’être la porte de la région sur la Méditerranée et sur le monde. Pourtant depuis la fin de la guerre civile, l’urbanisation galopante grignote peu à peu le rivage et détache les habitants de leur rapport à la mer.

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Raouche est devenu le symbole de Beyrouth, souvent représenté en couverture des guides de voyage au Liban et sur les cartes postales. L’image éternelle des deux rochers semble entériner l’idéal d’une Beyrouth heureuse, tournée vers l’extérieur, accueillant les touristes balnéaires du monde entier. Pourtant, il faut reconnaître que les touristes se font rares à Raouche, et l’accès à la mer devient de plus en plus obstrué par les hôtels et les complexes immobiliers.

L’ONG Nahnoo se bat pour la préservation du littoral de Raouche et de la plage publique Ramlet al-Bayda, situé en contrebas. Cette plage, qui ne constitue que moins de 10% de l’espace côtier de Beyrouth est la dernière plage publique de la ville. Elle est cependant sale, extrêmement polluée, mal équipée, et la majorité de l’espace a été privatisé. Selon une étude de l’UNDP réalisée en 2010, le niveau de bactéries atteindrait 55 000 pour 100ml alors qu’il ne devrait pas excéder 100 selon les préconisations de l’OMS. Quatre conduits d’égout déverseraient actuellement des eaux usées et du pétrole directement dans la mer. Pour Rima Tarabay, fondatrice de l’association écologique Bahr Lubnan (“Mer du Liban”), la pollution des côtes au Liban représente un enjeu de santé publique. “Au Liban il n’y a pas de station d’épuration d’eau, les égouts sont déversés directement dans la mer, et les seules rares stations qui ont été construites sont des stations primaires, qui filtrent l’eau mais ne permettent pas d’éradiquer totalement les microbes.”

Mais si le littoral libanais est en triste état, c’est un autre problème qui rassemble aujourd’hui les activistes. En s’intéressant de plus près au cas de Raouche, ceux-ci se sont en effet rendu compte qu’il s’agissait en réalité d’un espace privé, bien qu’il ait toujours été utilisé comme un espace public. Cet état des choses rend alors toute réclamation auprès des autorités publiques impossible. Abir Saksouk-Sasso, architecte et urbaniste libanaise, s’est engagée pour la protection du littoral lorsque les premières opérations d’éviction de pêcheurs furent misent en place. “Ce n’est que lorsque les pêcheurs ont commencé à recevoir des notifications d’éviction que nous nous sommes rendus compte que le littoral était en réalité privé. Nous étions tous choqués. Nous avons alors lancé une campagne pour réclamer le bord de mer comme un espace public.”

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Sous le mandat français, Dalieh était enregistré en tant que propriété privée, mais était partagé entre un grand nombre de propriétaires. La loi interdisait toute construction et permettait de conserver l’usage du terrain comme celui d’un espace public. La situation commença cependant à changer en 1955 lorsque les développeurs immobiliers commencèrent à acheter systématiquement toutes les parts des anciens propriétaires pour les réunir en une seule et unique propriété. La loi fut alors changée pour permettre de construire sur le littoral. Pour Abir Saksouk-Sasso, “c’est donc une combinaison entre une transformation légale et des questions de propriété qui a progressivement fait de l’espace du littoral un espace contesté aux habitants de Beyrouth.”

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L’espace avait pourtant été aménagé par les riverains eux-mêmes au fil des décennies. “Puisqu’il ne s’agissait pas d’un espace public à proprement parler”, explique Abir Saksouk-Sasso, “l’Etat n’est jamais intervenu pour organiser ce qu’il se passait sur ce terrain. Les gens qui utilisaient cet endroit ont commencé à installer des bancs, des éclairages, c’était une sorte d’espace public informel. Mais dans les souvenirs de tout le monde ici, il s’agit d’un espace public. Les gens se rassemblaient ici, faisaient des fêtes, des pique-niques, c’était un endroit principal de rassemblement dans le ville dans les années 1930-40.”

“C’est pour ça que tout le monde a été très choqué de découvrir qu’il s’agissait en réalité d’un espace privé. Les gens ont continué tout de même à y aller mais les propriétaires ont tenté de les en empêcher en installant des barrières, des blocs de béton, en démolissant les petites maisons de pêcheurs. L’accès au site est devenu compliqué et dangereux. Je connais très bien cet endroit, j’y allais très régulièrement quand j’étais petite. Ce n’est que depuis trois ans environ que le visage du lieu s’est vraiment transformé. C’était un endroit très vert avec des rochers, les gens venaient s’installer avec leur nappes pour pique-niquer. Maintenant l’endroit est devenu beaucoup plus hostile.”

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“L’une des principales raisons pour laquelle les gens se détournent de plus en plus du bord de mer et ne fréquentent plus que les plages privées”, explique Abir Saksouk-Sasso, “c’est parce que la plage de Dalieh est sale et impraticable. Nous avons donc lancé une campagne pour la nettoyer,  la réhabiliter et la rendre de nouveau accessible au public. Cette campagne a reçu un large écho de la part des habitants de Beyrouth parce qu’elle a beaucoup à voir avec la question de la mémoire. Ces deux rochers sont les symboles de la Beyrouth d’avant-guerre. Ils rappellent aux gens la première fois qu’ils ont appris à nager, la première fois qu’ils ont sauté d’un rocher.”

Membre du “Dictaphone group”, un projet à cheval entre la performance artistique et la recherche académique visant à sensibiliser les Libanais sur la question de l’espace public et du droit à la ville, Abir Saksouk-Sasso a participé à la réalisation du projet “This Sea is Mine” en 2012. Le groupe de chercheurs emmenait alors des Libanais sur un bateau de pêcheur depuis Ain el Mreisseh jusqu’à Ramlet el Baida, ouvrant ainsi la réflexion sur le rapport à la mer et l’accès aux espace côtiers dans le Beyrouth contemporain.

A Ain el Mreisseh, un autre quartier côtier de Beyrouth, les problématiques sont sensiblement les mêmes. Ali a vingt ans, et son oncle était un ancien plongeur. Après un accident de plongée il y a une quarantaine d’années, celui-ci est devenu paralysé et a dû reporter ailleurs sa passion pour la mer. Peu à peu, la maison familiale est devenu le musée de la mémoire maritime du quartier. Quarante ans plus tard, il est toujours assis sur la terrasse au dessus du port de pêcheurs.

“Il est un peu devenu le garde-mémoire de ce quartier”

” Mon oncle a commencé cette collection après un accident de plongée qui l’a rendu paralysé à vie il y a 40 ans. Cette collection est un peu devenue une affaire de famille. Il l’a installée dans sa maison, c’est ici où j’ai grandi. Il a commencé par tout ce qui touchait à la mer et à la plongée. Ses parents et grands parents étaient pêcheurs de pères en fils. Puis petit à petit, il a élargi la collection à tout plein d’objets que lui laissaient les habitants du quartier en partant. Des machines à écrire, des armes, même des photos de famille. Il est un peu devenu le garde-mémoire de ce quartier.”

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“Petit à petit le quartier est en train de se faire envahir par de nouveaux immeubles. Là (il me montre par la fenêtre), il y avait un ancien palace, avec des jardins, le terrain a été racheté pour construire une tour. Et ici (de l’autre côté), il y avait une très ancienne maison, et aujourd’hui le terrain est en chantier, on ne sait pas ce qu’ils vont y faire. Ils ont même essayé de racheter le terrain de notre maison, mais nous avons toujours refusé. Le quartier comportait de vieilles maisons, il a totalement été transformé. Les anciens habitants, qui étaient pour la plupart des familles de pêcheurs, ont été contraints de partir pour la plupart. Certains n’ont plus les moyens de vivre ici.”

“Avant, la mer arrivait jusqu’ici, mais en construisant la corniche sur la mer, ils ont totalement coupé les habitants de leur accès à la mer. On ne la voie presque plus de là où on est. Il n’y a plus d’endroit où se baigner. Ils voulaient une belle corniche, moderne, bien lisse pour les touristes et les expats. Aujourd’hui ce sont eux qui peuplent le quartier, plus les habitants d’origine. Il en reste quelques uns bien sûr, mais… Pour amarrer les bateaux, il n’y a plus que le petit port, qui passe sous la route. Avant c’était un endroit où l’on fabriquait des amphores en céramique, mais quand le marché à périclité, les artisans se sont reconvertis à la pêche. Aujourd’hui, les gens qui pêchent ne le font plus que comme un passe-temps.”

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“Il y a deux légendes qui expliquent le nom de ce quartier. La première est que reisseh en arabe signifie nonnes. On dit que des nonnes auraient empêché des bateaux de s’échouer en agitant des lampions les jours d’orages pour faire apparaître le rivage. Marseh signifie aussi l’ancre marine, et ain est la source. Il y avait d’ailleurs un endroit appelé « ain » dans le quartier, qui était à l’époque au bord de l’eau, et qui était réputé pour la bonne chance qu’il donnait. Les gens venaient y déposer des bougies, et chaque année il y avait un jour spécial pendant lequel des cérémonies avaient lieu à cet endroit. Aujourd’hui, cet endroit n’existe quasiment plus. Un immense immeuble a été construit juste à côté. Ils avaient promis qu’ils préserveraient le lieu, mais ils ne l’ont pas fait. On peut toujours y accéder, en descendant un escalier mais l’accès est difficile, tout est cassé autour. Plus personne n’y va quasiment maintenant. C’était une coutume vraiment locale qui a totalement disparu.”

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Pour Antoine Attallah, la transformation physique du littorale a un impact direct sur les pratiques quotidiennes des habitants et la mémoire qu’ils associent à l’espace de la mer et de la côte.

“Les gens ont toujours eu un rapport important avec la mer. Sur l’avenue des Français qui était en bord de mer et qui ne l’est plus du tout aujourd’hui à cause des terre-pleins de Solidere, il y avait des bâtiments qui avaient les pieds dans l’eau, à proprement parler. Quand on regarde les vieilles photos de Beyrouth, toute la partie au niveau du Biel, Santiye et Zeitouneh, il y avait des restaurants et des cafés au bord de l’eau comme on en a encore un peu à Ras Beirut. Il y avait donc cette pratique du bord de mer qui était assez forte. Quarantina, avant que le port ne fagocite totalement la côte nord-est de Beyrouth, c’était des falaises qui se jetaient dans la mer. Mes grands parents se rappellent de quand il nageaient à Gemmayzeh. On appelait ça “les falaises de Mdawa”. Le port s’est construit contre ces falaises. J’ai deux vues aériennes, une de 1926 où Mdawa avait encore les pieds dans l’eau, on voit les plages, les petites jetées, les pontons, et une vue de 1943, le remblai du port est terminé et on voit la même falaise qui donne sur du sol. La mer n’est plus là. Petit à petit, le rapport des gens avec leur géographie s’est totalement érodé.”

“A Ain Mreisseh, pendant très longtemps la corniche faisait le tour de Ras Beirut, et Ain Mreisseh avait encore les pieds dans l’eau, avec des petites criques, des plages, des ports de pêcheurs. Tous les bâtiments des années 50 que l’on connaît encore, la Spaguetteria, le restaurant Casablanca, tous ces bâtiments là avaient jusqu’en 1974 un passage du hall d’entrée jusqu’à un petit quai. Il y a toute une mémoire de ces pratiques, les gens passaient du temps sur ces rochers, toute la vie de ce quartier était centré sur la mer. Il y avait un centre sportif, les gens s’entraînaient sur les rochers, faisaient des concours de natation ou de bodybuilding. Il y avait plusieurs bains, le bain Jamal, le bain YMCA, le bain Yunus. Et puis du jour au lendemain, la corniche s’est faite au détriment de toute cette vie là. Après on a tendance à idolâtrer cette corniche parce que c’est l’un des rares endroits de liberté qui rassemble toute la population de Beyrouth, mais cela s’est fait au dépend des usagers locaux. Si on parle aux habitants d’origine de Ain el Mreisseh, ils ne vont pas sur la corniche, ils continuent à se centrer sur le petit port de pêcheurs qu’il reste. C’est le dernier reste de leurs anciennes pratiques du lieu.”

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