Beit Beirut – L’incroyable histoire de l’immeuble Barakat

Il se dresse à l’intersection entre la rue de Damas et la rue de l’Indépendance, sur l’ancienne ligne de front qui divisait Beyrouth lors de la guerre civile entre les quartiers Est chrétiens et Ouest musulmans. L’immeuble Barakat est l’un des immeubles les plus emblématiques de la ville et de son histoire. Partiellement détruit pendant la guerre, il n’a été préservé de la destruction que par le combat acharné d’une femme, l’architecte Mona Hallak, qui ambitionne d’en faire un musée pour recueillir la mémoire de la ville.

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Mona Hallak est de ce genre de femme que l’on n’oublie pas aisément. Forte, engagée, passionnée et passionnante, elle passe partout comme un véritable ouragan. Son énergie exceptionnelle n’aura pas été de trop pour venir à bout des lourdeurs de l’administration libanaise et parvenir à ses fins. Contrairement aux nombreux autres activistes engagés pour la défense du patrimoine libanais, Mona Hallak n’a fait que d’un seul bâtiment de Beyrouth le combat de toute sa vie. Il s’agit de l’immeuble Barakat, à l’angle de la rue de Damas et de la rue de l’Indépendance, sur la ligne de démarcation entre Beyrouth Est et Ouest.

“Je faisais partie des jeunes architectes qui luttaient contre le projet Solidere. Malheureusement, à cause de l’état politique du pays, nous n’avons pas réussi à arrêter Solidere et ils ont commencé le projet en 1992. La plupart des destructions ont eu lieu en 1993-94. Quand je suis rentrée en 1994 de mon master en Italie, je me souviens être allée sur la place des Martyrs. Il n’y avait absolument plus rien, tout avait été rasé. La place des Martyrs était un centre névralgique de Beyrouth, mais c’était aussi le lieu de départ de la ligne verte, qui séparait Beyrouth Est et Beyrouth Ouest pendant la guerre. Je suis alors partie de cette place pour remonter la ligne de démarcation. Il n’y avait de part et d’autre que des bâtiments détruits, criblés de balles. Quand je suis arrivée à l’intersection de Sodeco, c’était la première fois que je voyais cet endroit parce que j’étais une fille de Beyrouth Ouest et il s’agissait d’une intersection très meurtrière. Il y avait là un bâtiment qui m’a frappée par sa beauté. Il avait été endommagé par les conflits mais il y avait de l’espoir.

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Il avait une espèce de présence très mélancolique et superbe à la fois, mais sur le plan architectural il était aussi particulièrement intéressant. Le bâtiment était creux en son centre, et constitué de telle façon que quelque soit la pièce dans laquelle on se trouvait, on pouvait voir la rue par vision traversante. Cette transparence visuelle était incroyable car chaque pièce se trouvait par conséquent connectée à la ville, comme s’il s’agissait quasiment d’un espace public.

Quand je suis entrée au rez-de-chaussée, je me suis rendue compte qu’il s’agissait d’une pièce où étaient postés des snipers pendant la guerre. Il y avait encore les murs de protection qu’ils avaient érigés, ainsi que les trous par lesquels ils tiraient. Il y avait aussi beaucoup de graffitis faits par les snipers qui laissent des messages au moment de leur mort, avec leur surnom, “Veagan”, “Carzan”, “Abu Zouz”, “Abu Coucou”… C’était très étrange pour moi parce que les snipers étaient la chose la plus mortelle, et je me trouvais dans une pièce d’où trois snipers avaient tué. Je me suis dit qu’il fallait absolument préserver cet endroit. Solidere s’appliquait à effacer toutes les traces de la guerre, il fallait garder celle-ci.  C’était à cause de cette place centrale sur la ligne de démarcation, et à cause aussi de la forme si particulière du bâtiment qui permettait une vision traversante sur toute la ville, que les snipers l’avaient choisi comme quartier général. Nous sommes actuellement en train de rechercher les noms des personnes qui ont été abattues depuis cet immeuble pour le musée.

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Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Après avoir découvert le rez-de-chaussée, je suis montée dans les étages, dans l’aile Est du bâtiment. J’ai alors découvert l’appartement du docteur Chemali, qui a probablement quitté l’appartement précipitamment pendant la guerre et n’y est jamais retourné. Il avait tout laissé derrière lui. On pouvait trouver dans la pièce des cartes, des journaux, des brochures, des vêtements, de la nourriture. Il était dentiste et sa chaise de dentiste était toujours dans la pièce. Il était un chrétien phalangiste, proche de Pierre Gemayel, et ce qui est très intéressant, c’est que ses voisins, la famille Falaha, qui vivaient dans l’aile Ouest du bâtiment, étaient des Palestiniens. Or on sait tous que la guerre civile a été déclenchée en 1975 lorsque des Phalangistes ont attaqué un bus de Palestiniens. Tout convergeait pour faire de ce bâtiment un lieu intouchable.

En lisant les vieux journaux qui se trouvaient dans les archives du Docteur Chemali, je me suis rendue compte que les problèmes des Libanais avant la guerre étaient les mêmes qu’aujourd’hui, qu’ils étaient divisés de la même façon. Je trouve ça triste que les Libanais n’ai rien retenu de leur histoire, et je voudrais que cet immeuble soit l’occasion pour eux de repenser à tout cela. Je veux le transformer en un musée de la ville, pour que les gens réapprennent l’histoire de Beyrouth et soient encouragés à préserver leur ville, à réapprendre à vivre ensemble. Je ne veux pas parler de la guerre uniquement, mais aussi des souvenirs de la ville qu’on les gens avant et après la guerre. Au rez-de-chaussée de l’immeuble il y avait le magasin d’un photographe, et nous avons retrouvé 20 000 négatifs de photos qui n’avaient jamais été développés. Nous voulons retrouver les gens qui étaient sur ces photos, car chaque portrait raconte une histoire.

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A l’étage, nous allons mettre en place un musée de la ville de Beyrouth, depuis la période ottomane jusqu’à nos jours. Une carte interactive permettra d’apprendre l’histoire de certaines rues ou certains bâtiments, comprendre comment la ville a évolué, s’est transformé au cours de l’histoire. Je suis très engagée personnellement dans la préservation du patrimoine urbain libanais. Nous n’avons pas de bonnes lois pour protéger les bâtiments, et tous les deux jours un nouvel immeuble tombe. Le projet de loi rédigé en 1997 est toujours en attente au Parlement.

Je tiens à conserver l’immeuble Barakat comme il était à la fin de la guerre, avec ses trous et ses impacts de balles. Les gens trouvaient cela étrange au début que je veuille garder l’immeuble en ruine, mais pour moi il est important que les gens se souviennent de la guerre et à quel point elle peut être cruelle. Je pense que les Libanais sont plus divisés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient en 1975, il est important de se souvenir pour ne pas refaire les mêmes erreurs. “

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