Poétique d’une voie ferrée abandonnée

Il fut un temps où il y avait un train à Beyrouth. Ce train permettait de relier en moins d’une heure les villes principales du Liban. Aujourd’hui, l’ancienne gare de Furn el Chebbek a laissé place à un vaste terrain vague envahi par la végétation. Il y a quelque chose de poétique dans les voies ferrées abandonnées, quelque chose de mystérieux, une invitation au voyage, mais seulement un voyage rêvé car les trains ne fonctionnent plus ici depuis la guerre civile. Route qui ne mène nulle part, vestige du temps suspendu, l’ancienne voie ferrée pose la question de la mobilité et de la rencontre dans un Liban divisé.

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Le pays lui-même semble avoir cessé d’avancer, suspendu depuis vingt-cinq ans au souvenir d’une guerre encore si présente dans les mémoires. Si la reconstruction fait rage dans le centre-ville, d’autres infrastructures, un peu partout, restent là, figées dans le temps, lentement grignotées par l’usure et la végétation qui elles ne cessent pas d’avancer. La voie ferrée trace de longues cicatrices sur la terre libanaise que le temps peine à refermer.

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Le train est symbole de ce qui bouge, de ce qui avance, mais il est aussi symbole de ce qui relie. La fermeture des gares après la guerre civile ne cesse de rappeler un pays qui peine à se rassembler, à se mélanger, à se comprendre. Un groupe de chercheuses libanaises, le “Dictaphone group”, a cherché à reprendre cette question de la voie ferrée au Liban à travers un projet à cheval entre la performance artistique et la recherche académique. Le projet “Nothing to declare”, lancé en 2013, interroge l’idée de frontière, de mobilité, de liberté de mouvement. “Le chemin de fer était dans le passé ce qui connectait les villes arabes entre elles”, explique l’architecte Abir Saksouk-Sasso, l’une des réalisatrices du projet. “Le fait d’avoir fermé le chemin de fer pendant la guerre civile était très symbolique de cette perte de connexion, aussi bien avec les pays alentours qu’à l’intérieur du pays lui-même.”

Dans leur projet, trois chercheuses, Tania El Khoury, Abir Saksouk-Sasso et Petra Serhal, partent de la gare de Mar Mikhael, au Nord-Est de Beyrouth, pour remonter chacune l’une des trois voies ferrées abandonnées jusqu’aux frontières du pays, interrogeant au passage la notion de “frontière intérieure”. “Les politiciens libanais ne se sont pas occupé du chemin de fer parce qu’ils voulaient à l’époque donner la priorité à la voiture, aux routes, au développement immobilier aussi puisque partout où passe le train, le prix de la terre chute. Il n’y a plus de transports publics au Liban aujourd’hui et c’est un vrai problème pour la capacité de certaines populations à voyager. Je pense que quelque part, c’est pour empêcher les Libanais de se rencontrer qu’ils ont cessé de faire fonctionner les trains.”

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Le Liban a beau être petit en superficie, il faut cependant des heures longues et chaotiques en bus pour relier les différentes villes de la côte et de l’intérieur. « Ils ont tenté pourtant de relancer la ligne de train juste après la guerre, mais la voie avait été endommagée. Ils ont faire partir un dernier train depuis la gare de Furn el Chebbek en 1991, le “train de la paix”, ça a été le dernier », explique Antoine Attallah, jeune architecte urbaniste engagé dans l’ONG Save Beirut Heritage.

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Si les vestiges de cette ancienne unité rêvée du Liban sont aujourd’hui rattrapés lentement par le travail de la nature, certains jeunes Libanais souhaitent y voir des lieux de promenade et de rencontre, symboles de cette harmonie retrouvée. « C’est une jolie balade du côté de Mar Mikhael puis d’Achrafieh. La voie ferrée est maintenant inutilisable, elle est totalement envahie par la végétation. Certains souhaitent en faire un jardin, un endroit où les gens pourraient se retrouver hors du bruit de la ville », explique Antoine Attallah. Si la station de Mar Mikhael est hors d’usage, celle-ci a récemment été transformée en bar.

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