beirut urban memory

Le Street Art à la reconquête de la ville

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Les rues de la capitale libanaise sont devenues célèbres ces dernières années pour la scène de street art foisonnante qu’elles accueillent. Alors que le débat sur l’espace public et la capitalisation immobilière interroge les Libanais sur leur “droit à la ville”, le street art semble apporter de nouvelles réponses et engager de nouveaux moyens de réappropriation de l’espace urbain par la population.

EpS, Fish, Ashekman, Phat 2, Meuh… Leurs noms recouvrent régulièrement les murs de Beyrouth. Les fresques et les graffitis qui apparaissent régulièrement au détour des rues et des impasses font aujourd’hui partie intégrante du paysage urbain et de la mémoire contemporaine de la ville. Qui sont les artistes qui se cachent derrière ces pseudonymes mystérieux ? Qu’est-ce qui les guide ? Que revendiquent-ils ? Ils viennent d’horizons et d’univers parfois très différents, ils ont chacun des styles, des opinions et des revendications bien à eux, pourtant ils ont en commun d’appartenir à la très vibrante scène libanaise de street art. Aux frontières du légal et de l’illégal, de l’art et du vandalisme, du durable et de l’éphémère, leurs productions interrogent de plus en plus le rapport tissé entre les Beyrouthins et l’espace urbain dans lequel ils évoluent. Qu’est-ce qu’un “espace public” ? Que signifie le “droit à la ville” ? Jusqu’où les habitants ont-ils le droit de s’approprier l’espace dans lequel ils vivent ? Alors que les autorités libanaises sont aujourd’hui fortement critiquées pour leur gestion de la ville et que la spéculation immobilière détache progressivement les Beyrouthins de leur rapport à l’espace urbain,  l’art et la transgression s’affirment comme des moyens alternatifs d’affirmer un “droit à la ville”.

Alfred, alias EpS, peint dans les rues de Beyrouth depuis 2010 et fait partie aujourd’hui des graphistes reconnus de la scène libanaise. Elevé en Côte d’Ivoire, il n’a commencé le graffiti qu’en arrivant à Beyrouth pour ses études de graphisme. Grapheur ou street artiste, il mélange les styles et ne souhaite pas être placé dans une case. “Parfois je fais passer le message avant l’esthétique, parfois c’est l’inverse. J’expérimente beaucoup de nouveaux supports, de nouveaux styles. Ça peut être un message dédié à quelqu’un dans la rue, ou un message plus large qui touche un peu tout le monde, où j’ai envie de faire réagir les gens sur ce qu’il se passe dans le pays.”

Son poster “Power the People”, qui représente une prise électrique géante, a récemment fait beaucoup parler de lui. Les fréquentes coupures d’électricité qui rythment la vie des Libanais depuis la guerre civile n’en finissent pas de rappeler l’indigence des institutions gouvernementales, au même titre que la récente crise des déchets qui a agité le centre-ville. “J’aime bien parfois aborder certaines questions sociales, ce qui touche tout le monde, mais la plupart du temps j’évite de parler de religion, de politique directement. On a rarement de problèmes avec les autorités politiques et religieuses parce qu’on n’aborde jamais les sujets brûlants. Ce qui nous intéresse quand on peint ensemble, c’est justement de ne pas être du tout régis par des clivages politiques ou religieux. On est des artistes, on aime tous la même chose, la peinture, et on ne se préoccupe pas d’où l’autre vient, ou ce qu’il croit. Je crois que quelque part on en a assez des clivages politiques.”

Pour Phat 2, grapheur à Beyrouth depuis maintenant sept ans, beaucoup d’artistes s’affirment comme apolitiques mais intègrent dans leurs productions des clins d’oeil à l’actualité politique et sociale du pays. “Ça peut être sous la forme d’une certaine couleur, d’un motif, d’une forme.  Par exemple, il m’arrive d’utiliser comme trame le signe omega, qui est le symbole du Free Patriotic Mouvement. De loin on ne voit que le dessin global, mais si on se rapproche, on peut distinguer des centaines de petits omegas. Avec la crise des déchets en ce moment, je pourrais peut-être aussi faire quelque chose à partir de déchets, je ne sais pas. Mais en réalité, je ne tiens pas à avoir un message trop politisé.”

Si beaucoup de graffeurs et street artists ont tendance à éviter les messages politiques ou religieux trop polémiques, c’est aussi parce qu’ils savent que tout ne peut pas être dit et que certains sujets restent très sensibles au Liban. Il y a trois ans, l’artiste libanais Semaan Khawam a été arrêté et détenu dans une prison militaire pour avoir fait des pochoirs de militaires, mitraillettes à la main, qui rappelaient le souvenir douloureux de la guerre civile mais visaient aussi directement l’Armée libanaise, très puissante et respectée dans le pays. Le titre de la série s’appelait “Pour ne pas oublier”. Dans une interview accordée à France 24, il explique “ce rappel me semblait nécessaire car je voyais depuis plusieurs années revenir les vieux fantômes du confessionnalisme qui ont justement provoqué cette guerre.” Plus récemment, certains artistes ont aussi été censurés par les autorités pour avoir affirmé leur sympathie pour la révolte syrienne sur les murs de la ville.

La culture du street art et des graffiti à Beyrouth est née dans un mouvement de forte revendication en 2006, lors de la guerre du Liban avec Israël. Certains artistes comme Fish sont alors descendus dans la rue pour poser des grafs fortement critiques vis-à-vis de l’occupation. Depuis, la culture du street art a prospéré à Beyrouth, aidée notamment par l’inaction et la désorganisation des pouvoirs publics. “Les autorités ne nous posent pas trop de problèmes parce qu’elles sont souvent trop occupées déjà avec d’autres problèmes plus urgents ! C’est pour ça que Beyrouth est le paradis des graffeurs”, explique Phat 2 en riant.

Mais si EpS et Phat 2 ne semblent pas s’intéresser à une forme de street art purement revendicatif et engagé, il ne nient pas pour autant le fait que le graffiti porte une dimension politique irréductible. “A partir du moment où la personne s’exprime, il y a un message, quel que soit ce que tu écris”, explique EpS. “Même le fait d’écrire son nom, je pense qu’il y a un message. Après il y a des gens qui reconnaissent ça plus ou moins, que ça a une valeur plus ou moins importante. En peignant dans la rue, on prend la décision de faire quelque chose que l’on ne fait pas d’habitude, et dans un espace qui ne nous appartient pas forcément. Le fait d’avoir vécu aussi en Afrique, je ne me sentais pas toujours chez moi là-bas, et maintenant que je suis ici je ne me sens pas tout à fait chez moi non plus. Du coup, le fait d’aller peindre dans la rue, ça me fait m’approprier les lieux. Quand je roule en voiture et que je croise des murs que j’ai peint, c’est comme si j’avais accroché une toile dans mon salon. Chacun personnalise son espace. Il y a un acte à partir du moment où tu prends un lieu qui ne t’appartient pas et que tu en fais quelque chose.”

Pour Phat 2, l’importance donnée récemment au graffiti et l’intellectualisation de cette pratique ont tendance à dénaturer ce qui constitue son identité première. “Parfois, les gens ont tendance à donner une trop grande valeur aux graffitis, ils les voient comme une forme d’art, comme une expression libre de l’individu, ou je ne sais quoi. Là d’où je viens, un graffiti est juste un nom sur un mur. Mais je ne nie pas pour autant le fait qu’en effet, sortir de chez soi pour peindre ton nom sans demander la permission à personne et l’imposer à tout le monde, c’est quelque part une forme d’acte politique.” Plus qu’une vision trop intellectualisée de l’engagement politique, c’est davantage l’affirmation silencieuse de la dissidence qui semble intéresser Phat 2. “Quand j’étais adolescent, j’étais fasciné par le mode de vie de ces vandales. Le fait qu’ils sortaient la nuit masqués pour peindre les murs, et partaient en courant quand la police arrivait. Le fait que les gens parlaient d’eux et étaient curieux de savoir qui ils étaient. Je trouvais ça fascinant. Je voulais que les gens s’intéressent à moi de la même façon.”

Expression de l’individu dans une société jugée trop impersonnelle, expression aussi du citoyen dans un espace public qui ne lui appartient plus, le graffiti peut apparaître comme un moyen de se réapproprier un espace urbain trop souvent l’objet de spéculations immobilières et de décisions politiques non-consultatives. Un nouveau rapport à la ville se crée avec le street art, celui d’un espace partagé, en constante transformation, d’autant plus que la plupart des oeuvres sont fortement marquées par leur caractère éphémère. “Aucune pièce qu’on fait, même à la peinture, à partir du moment où on la fait dans la rue et qu’elle est là pour tout le monde, on n’a plus vraiment de droit dessus, ça ne nous appartient plus vraiment. De la même façon que moi je prends ce droit de peindre le mur, quelqu’un peut venir le lendemain pour peindre par-dessus, ou tout simplement l’effacer. Quand je peints dans la rue je ne peints pas juste pour moi, je fais ça parce que j’ai envie que les gens le voient, réagissent. Ça arrive que les gens réagissent, mettent des réponses à côté.”

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