Pour une protection du patrimoine moderne de Beyrouth

Si les associations de protection du patrimoine urbain beyrouthin ne tarissent pas sur la disparition des vieilles maisons ottomanes ou mandat français, qu’en est-il du patrimoine moderne de la ville ? Trop souvent oublié des discours sur le patrimoine et la mémoire, il est pourtant le symbole d’une République naissante encore pleine d’espoir dans la modernité et le progrès.

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Le débat sur la conservation du patrimoine architectural beyrouthin met souvent en avant les bâtiments de la période ottomane ou mandat français, mais laisse de côté toute une partie du patrimoine urbain moderne, pourtant extrêmement important à Beyrouth. Comme l’explique Ceacilia Pieri, chercheuse à l’IFPO et directrice de l’Observatoire urbain de Beyrouth, “ce qu’on définit comme appartenant à la mémoire collective ou au patrimoine peut être très récent. En Angleterre il y a une loi qui vient d’être passée récemment et qui permet de protéger des choses qui viennent d’être construites parce qu’on considère que c’est déjà du patrimoine pour l’avenir. Au Liban, comme en Syrie ou en Irak, n’est considéré comme patrimoine que ce qui a plus de 200 ans. Cette loi ne prend pas en compte la question du patrimoine industriel, domestique, rural, le patrimoine des cimetières aussi. Il y a patrimoine et mémoire à partir du moment où il y a une projection d’une culture et d’une identité. La culture peut être assimilée à une communauté mais elle peut être aussi mixte en fonction de l’histoire des pays. En France par exemple il y a des tours des années 80 qui ont été classées comme patrimoine, on considère qu’il y a des techniques industrielles qui représentent l’état de la créativité technologique à un moment donné.”

George Arbid, architecte et fondateur du Arab Center for Architecture, se bat pour la prise en compte du patrimoine moderne dans les politiques de la ville. “Au moment où j’écrivais ma thèse de doctorat sur l’architecture moderne du Liban”, raconte-t-il, “je me rendais compte que les archives étaient soit introuvables, soit dispersées, certainement non-indexées, non-cataloguées, et je me suis aussi rendu compte que quand je parlais de patrimoine moderne pour une majorité des gens, cela constituait une sorte d’antinomie, d’oxymore. Si c’est du patrimoine ça ne peut pas être moderne et si c’est moderne ça ne peut pas être du patrimoine. Avec un groupe d’amis nous avons décidé de créer à partir des petites archives que j’avais amassées un centre qui aurait pour but de collecter plus de matériel et surtout de diffuser l’information, non seulement aux spécialistes mais au grand public.” L’association de George Arbid est enregistrée depuis 2008, et a commencé à travailler effectivement en 2011 grâce à l’aide d’une bourse de l’Union Européenne.

“Le public n’est pas assez informé, concerné. On a reconstruit une ville entière sans engager le public. Cela vaut pour l’ensemble du monde arabe, pas seulement pour le Liban, mais avec cet avantage pour le Liban que nous sommes un pays en paix. En Syrie et en Irak, ils risquent de perdre une grande partie de leur patrimoine, de leurs documents et de leur mémoire, beaucoup d’architectes sont partis, disséminés dans le monde et ils ont très peu écrit.”

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Le centre organise des visites guidées tous les mois autour de bâtiments importants ou dans des quartiers spécifiques. Il développe des partenariat avec des écoles pour sensibiliser les enfants aux problématiques de l’architecture, l’urbanisme, les droits à la ville. Une carte de Beyrouth rassemblant les bâtiments modernes est en cours de réalisation.

“L’architecture moderne a besoin de beaucoup de support pour rentrer dans la considération collective comme patrimoine et comme culture”, explique George Arbid. “En arabe, on dit « mohandis » pour architecte, c’est le même mot que pour ingénieur, donc on considère avant tout que c’est de la construction et non de l’art. On voit rarement à la télévision un architecte qui parle de son travail, ou alors on tombe rapidement dans la nostalgie, mais on a rarement des débats sur l’architecture. Nous voulons être une plateforme pour cette chose là. Il y a très peu de choses du monde arabes inscrites à l’UNESCO, nous voulons travailler pour cela.”

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Si la défense du patrimoine moderne pose problème, c’est parce qu’elle pose la question de la manière dont on définit le patrimoine. A partir de quand peut-on parler de patrimoine ? S’il ne s’agit pas d’une question d’époque, quels sont alors les critères qui permettent de déterminer ce qui vaut la peine ou pas d’être protégé ?

“Pour définir ce qui appartient au patrimoine”, répond George Arbid, “la qualité architecturale est une donnée incontournable, mais il y en a d’autres, il y a le sens d’un bâtiment à une période donnée. Certains bâtiments ne sont peut-être pas les plus beaux, mais ils sont représentatifs d’un mode de construire. Ils peuvent être considérés patrimoine parce qu’ils sont uniques ou parce qu’au contraire ils sont communs, c’est-à-dire qu’ils font partie d’un ensemble et donc ils sont représentatifs d’un groupe, d’un alignement sur une rue, d’un style particulier à une époque, d’un programme qui était répandu. Par exemple un prototype d’immeuble avec des magasins au rez-de-chaussée peut être considéré comme du patrimoine parce qu’il fait partie d’une période où la rue a été tracée, ou il fait partie d’une rue à la fois commerçante et d’habitation, donc il est typique d’une certaine manière. Donc on peut être patrimoine parce qu’on est typique, mais aussi parce qu’on est atypique.”

“Une œuvre unique devrait figurer au rang de patrimoine, par exemple le City Center cinéma est unique, à mon sens il est patrimoine pour cette raison. Mais en même temps il est patrimoine parce qu’il représente quelque chose que les gens ne connaissent pas beaucoup qui est la loi de construction de l’époque, qui consistait à ne pas permettre de construire par dessus une salle de cinéma. L’architecte qui était très malin a donc construit sous la salle de cinéma. Il a donc soulevé la salle de cinéma sur pilotis et a gagné tout le rez-de-chausser en mètres carrés commerciaux, à son client qui était la pâtisserie Samadi Salha. Moi je me souviens qu’on allait là-bas quand j’étais jeune. Mes parents quand ils sortaient nous réveillaient à deux heures du matin pour nous apporter le meilleur kneffeh du pays. C’était le kneffeh Samadi, tout le monde connaît. Donc une fois qu’il avait soulevé le cinéma il était obligé de lui donner une forme, d’où la forme en œuf qui est unique. Donc cette forme qui semble être le caprice de l’architecte qui s’amuse est en fait le résultat d’une réalité qui est la loi de la construction. C’était pour des raisons de sécurité au cas où le bâtiment s’effondrerait. Les cinémas étaient donc toujours dans des cours. Quand on prend la rue de Hamra, on descend des escaliers pour descendre dans la salle de cinéma, et en fait le bâtiment qui est par-dessus est autour, il n’est pas directement dessus. Ils ont trouvé des solutions astucieuses pour certaines salles avec des bâtiments en U, des coursives, des balcons, pour contourner le toit du cinéma. Donc ça fait une typologie de bâtiment assez spécifique.”

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L’identité est un résultat, pas un point de départ, surtout en architecture. La plus grosse erreur serait de dire « je vais faire une architecture qui représente une identité ». Si on se pose la question de faire une bonne architecture, elle va nécessairement représenter l’identité, parce qu’elle est le fruit d’une loi de construction locale, elle répond à un climat local, elle répond à un désir de client, à des besoins. Si on répond à ces choses, l’architecture sera identitaire. Si on part en voulais faire une « maison libanaise », on va tomber dans le piège du pastiche, de la copie de l’ancien, et on ne va pas répondre aux bonnes questions. On se rend compte que le bâtiment ressemble vaguement à son voisin qui a été construit des années avant, qui n’est peut être pas identique mais qui répond aux mêmes besoins.

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Le débat autour du patrimoine urbain moderne de Beyrouth pose donc de nombreuses questions en termes de ce qui constitue réellement l’ ‘identité architecturale libanaise”. Loin d’une identité figée et folklorisée, les architectes revendiquent une conception plus large, qui ne s’arrête pas à l’idéalisation d’un âge d’or révolu. Si le patrimoine urbain est souvent associé dans les imaginaires à celui de la période ottomane ou mandat français, il s’agit en réalité d’un patrimoine “étranger”, celui des Turcs ou des puissances occidentales. Comme le fait remarquer très justement l’architecte et activiste Abdul Halim Jabr, “le Liban indépendant n’existe qu’à partir de 1943. La période d’avant-guerre c’est l’époque d’un Liban moderne, dynamique, multiculturel, ouvert sur le monde, c’est l’époque d’une jeune démocratie ambitieuse et pleine d’espoir dans le progrès. Il faut préserver ce Liban-là.”

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