beirut urban memory

Le Hezbollah et la reconstruction de la banlieue sud, une vision alternative ?

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Lourdement bombardée par les raids israéliens en 2006, la banlieue sud de Beyrouth, “Dahiyeh”, à majorité chiite, a vu une partie considérable de ses habitations détruites et de ses habitants déplacés. Alors que la population chiite est largement marginalisée au sein de la société libanaise, la reconstruction et le relogement de la population fut entièrement prise en main dans le quartier par le Hezbollah. Comment le “parti de Dieu” a-t-il géré la question de la mémoire à travers la reconstruction ? Peut-on le considérer comme une alternative du modèle Solidere ?

Les quartiers Sud de Beyrouth n’ont pas toujours été à majorité chiite. Ce n’est que pendant la guerre civile que les transfers massifs de populations entre les quartiers réalisent une forme d’homogénéisation confessionnelle. La banlieue Sud, jusqu’alors chrétienne, est ainsi rapidement submergée par l’arrivée de chiites, souvent venus du Sud du pays à partir de l’invasion par Israël du Sud du Liban en 1982. Le tissu urbain s’étend très rapidement par la construction sauvage d’immeubles. La ségrégation politique du système libanais fait que les populations du quartier chiite sont très rapidement prises en main sur le plan des services publics par deux partis : le Hezbollah et Amal.

Les bombardements israéliens des quartiers Sud de Beyrouth pendant la guerre de 2006, firent près de 1183 morts (dont 30% d’enfants), 4054 blessés et 255 000 déplacés, détruisant une part considérable des infrastructures. Dans le quartier de Haret Hreik, particulièrement ciblé par les bombardements pour avoir été pendant près de vingt ans le quartier général du Hezbollah, près de 265 immeubles furent totalement détruits, nécessitant le relogement de plus de 25 000 personnes.

Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, avait alors déclaré qu’il reconstruirait la banlieue sud dévastée de Beyrouth “encore plus belle qu’elle ne l’était”. C’est en référence à cette déclaration que l’entreprise Waad (“promesse” en arabe) fut créée et pilotée par le Hezbollah pour planifier la reconstruction du quartier avec l’aide d’architectes qualifiés. Renforcé dans sa légitimité auprès des populations chiites depuis la guerre avec Israël, le Hezbollah profita de la reconstruction pour poursuivre sa création en tant que force indépendante et alternative au gouvernement central. Face à l’incompétence du gouvernement libanais, le Hezbollah montra sa véritable efficacité à travers un système basé sur les relations interpersonnelles et informelles, et la réputation locale. Pour la distribution des compensations financières, les populations déplacées n’avaient pas besoin de prouver qu’elles habitaient dans l’un des immeubles détruits puisque les responsables savaient déjà exactement qui était concerné et qui ne l’était pas. Le parti se chargea de trouver et de louer des appartements pour reloger temporairement les habitants.

Quelques semaines seulement après la fin de la guerre, l’ONG Waad al Sadiq travaillait déjà sur les statistiques et la planification des aides à distribuer. La phase de restauration dura ensuite un an, en s’attaquant à 271 immeubles détruits et 1050 endommagés, sur près d’un million de kilomètres carrés. En près de cinq ans seulement, la reconstruction du quartier de Haret Hreik avait été achevée et les familles relogées.

“Nous avons dû être très rapides et efficaces car la zone sur laquelle nous travaillions était un endroit encore très densément habité, où la vie continuait après la guerre”, explique Hassan Jiche, manager général de Waad. “Notre objectif principal était de conserver le tissu social d’avant la guerre, tout en reconstruisant des immeubles d’une meilleure qualité et en aménageant des espaces publics. Je me souviens avoir vu d’anciens habitants revenir sur les lieux de leurs maison détruite pour rechercher des souvenirs, des vieilles photos, des objets. Nous avons fait attention de reconstruire les bâtiments à l’identique, avec les mêmes positions dans la ville pour que les gens retrouvent les repères spatiaux qu’ils avaient avant la guerre. Nous avons pris en considération le plus possible les habitudes des habitants. Je pense que c’est très important.”

Le Hezbollah insiste souvent sur ce qui le distingue de l’entreprise de reconstruction mise en place par le gouvernement libanais dans le centre-ville. Waad, loin d’être une entreprise privée basée sur des intérêts spéculatifs, était avant tout une organisations non-gouvernementale, ne recherchant pas le profit. De plus, la très forte intégration du parti au sein de la population lui permettait de connaître de manière précise et localisée les besoins de celle-ci.

Pour ces raisons, le modèle Waad fut souvent présenté en termes de reconstruction comme une alternative au modèle Solidere, plus locale et humanisée. “C’est une alternative au modèle de Solidere”, explique Caecilia Pieri, chercheuse à l’IFPO et directrice de l’Observatoire urbain, “dans le sens où ce n’est pas un modèle spéculatif, il y a eu de la spéculation mais aussi du logement social, alors que Solidere c’était vraiment la spéculation.” Cependant comme le fait remarquer l’architecte et urbaniste Sandra Rishani, la reconstruction entreprise par le Hezbollah n’était pas pour autant aussi parfaite que ce qu’ils avaient présenté. Selon elle, Waad ne laissa par exemple aucune place pour la participation des habitants à la reconstruction de leur quartier  et pour une éventuelle contestation des travaux mis en oeuvre. La promesse faite par le Hezbollah fut toutefois tenue puisqu’en l’espace de cinq ans l’ensemble des anciens bâtiments fut intégralement reconstruit. C’est donc avant tout l’échec du gouvernement central à gérer de manière globale et sociale l’ensemble de la société libanaise qui sera le plus retenu. Pour la chercheuse Mona Harb, avec l’expérience de la reconstruction, le Hezbollah se place désormais en acteur public incontournable, prêt à se substituer à un Etat apparemment défaillant, à l’image d’un “Etat dans l’Etat”. En soutenant la population chiite très longtemps discriminée et marginalisée par le gouvernement libanais,  le Hezbollah impose un projet de société inclusif et populaire qui dénonce la vision spéculative et élitiste du projet Solidere dans le centre-ville.

Haret Hreik en 2005, 2006 (après la guerre) et 2011

Pour Caecilia Pieri, si l’action du Hezbollah a été une réussite, c’est aussi sur le plan mémoriel. Conscient des enjeux liés à la reconstruction, il en a lui-même joué pour asseoir sa légitimité auprès des populations chiites et imposer une mémoire alternative à la mémoire aseptisée du gouvernement central.

“Dans les périodes de reconstruction qui suivent un conflit, le patrimoine est aussi un élément de pouvoir. Il y a donc des conflits entre les mémoires fortes, celles des groupes dominants, et les mémoires faibles, celles des groupes qui n’ont pas de voix, comme les mémoires de ceux qui habitent dans des endroits reculés, face à ceux qui ont les moyens de se manifester par des monuments visibles. Ce sont des conflits d’identité qui peuvent dégénérer en conflits politiques, culturels, communautaires. L’opposition entre mémoires fortes et mémoires faibles au Liban change selon les époques. Pendant le mandat français, les deux mémoires dominantes c’était les mémoires maronites et les mémoires sunnites, maintenant c’est tout à fait autre chose. Avec le Hezbollah, la mémoire chiite est en train d’acquérir un véritable poids.”

“Ce qui est intéressant c’est de voir comment dans le sud, après les destructions de la guerre de 2006, le Hezbollah a profité de son rôle reconstructeur pour mettre la main sur un certain nombre de sites, et notamment la prison de Khiam dans le sud du pays, qui étaient des endroits qui concentraient plusieurs types de mémoire, les mémoires des combattants communistes, des combattants pour la Palestine, et c’est en train de devenir un endroit complètement pris en main par le Hezbollah, qui certes est très respecté mais qui a tendance à user de sa légitimité dans la résistance contre Israël pour imposer une histoire harmonisée, unifiée. Aujourd’hui dans le sud du Liban Hezbollah a une position très forte dans la réécriture de l’histoire. Dans la banlieue sud de Beyrouth c’est beaucoup plus contrasté, ils ont choisi de ne rien conserver, de tout reconstruire à neuf, car ils ont dû estimer qu’il y a des lieux qui sont dévoués à la mémoire et d’autres à autre chose. C’est donc très complexe comme manipulation, très subtile.”

Dans les quartiers sud de Beyrouth, la mémoire s’affiche de manière beaucoup plus informelle mais bien présente, à travers notamment l’affichage des martyrs, morts pendant la guerre contre Israël ou plus récemment en Syrie. “Les martyrs jouent un rôle très important dans la mémoire collective des chiites”, explique Hassan Jiche. “Il y a une forme de fierté.” Mais au-delà de l’enjeu mémoriel, les martyrs sont avant tout un outil de pouvoir et de découpage de l’espace urbain en zones d’influence entre les deux acteurs rivaux, le Hezbollah et Amal. Les rues de la banlieue sud affichent leur affiliation politique à la couleur des drapeaux et des portraits de martyrs qui recouvrent les murs. Les deux mouvements se livrent ainsi une forme de “guerre des martyrs”, faisant de la mémoire un enjeu politique.

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