Dessine-moi ton Beyrouth…

Le débat sur la place de la mémoire dans l’espace urbain met souvent en avant la mémoire avec un grand “M”, celle de l’histoire de la ville, cette mémoire collective plus ou moins construite et remodelée par les différentes acteurs au pouvoir, mais qu’en est-il des milliers de mémoires individuelles, microscopiques, insignifiantes ? Comment ces mémoires se façonnent-elles dans l’espace urbain, tout comme elles le façonnent ? Comment la mémoire personnelle des individus s’articule-t-elle à la mémoire collective ?

“Je me souviens qu’on allait au cinéma du City Center quand j’étais jeune. Mes parents, quand ils sortaient, nous réveillaient à deux heures du matin pour nous apporter le meilleur kneffeh du pays. C’était le kneffeh Samadi, tout le monde connaît.” Lorsque l’architecte George Arbid parle du dôme du City Center, c’est avant tout pour rappeler ce souvenir de son enfance qu’il a gardé si vif dans sa mémoire. S’il a participé par la suite aux débats sur l’importance du City Center dans le patrimoine architectural de Beyrouth, ce cinéma restera pour lui le lieux où se faisait le meilleur kneffeh de la ville. Les grandes envolées sur la mémoire et le patrimoine urbain n’ont en effet aucun sens sans les milliers de mémoires minuscules et vivantes qui peuplent chaque recoin de la capitale. Partout, les mémoires individuelles recoupent l’histoire de la ville. En sont-elles réellement détachables ? Les activistes qui luttent quotidiennement pour la préservation du patrimoine beyrouthin le font souvent pour défendre leurs propres souvenirs et leur propre vision de la ville. Le jeune architecte et activiste Antoine Attallah le reconnait, “ce bâtiment que je connais depuis l’enfance, cet arbre que j’aime bien, il se pourrait bien qu’un jour ils ne soient plus là. C’est donc parti d’un sentiment qui est un peu égoïste de vouloir préserver les choses que moi j’aime. Pour la question de l’autoroute Fouad Boutros, le quartier qui devait être totalement rasé c’est l’endroit où j’aime marcher. L’impulsion initiale, c’est que je me suis senti personnellement impliqué. “

Cette articulation entre mémoires individuelles et mémoire collective se retrouve partout, mais Beyrouth a cela de particulier que le rapport à la ville est très largement basé sur les repères visuels et sensoriels. Dans cette ville labyrinthique, pas besoin d’adresse, le moindre positionnement géographique se fait par rapport aux magasins et aux restaurants les plus célèbres. Nul besoin de passer beaucoup de temps avec des Libanais pour remarquer que les cartes et les noms de rues ne leur parlent pas. Beaucoup semblent d’ailleurs parfaitement incapable de se repérer sur l’une d’entre elles. Beyrouth est une immense carte qui ne se lit que par les yeux, les souvenirs, les odeurs, les sons. A chaque nouveau rendez-vous dans la ville, c’est la même rengaine. « Prenez la rue du supermarché, puis tournez à l’angle du coiffeur, continuez tout droit jusqu’à l’ancien cinéma… ». Les yeux sont à l’affut du moindre indice et laissent bien vite de coté les panneaux incompréhensibles qui marquent souvent les rues. « Le Liban n’a aucune culture de la carte. C’est impressionnant de remarquer comme les Libanais qui vivent dans cette ville depuis toujours sont incapables de placer leur propre maison sur le plan de Beyrouth », remarque la chercheuse française Caecilia Pieri, directrice de l’Observatoire urbain de l’IFPO. La compréhension de la ville se fait donc exclusivement de manière sensorielle. Pour beaucoup, qui ont du mal à suivre le rythme effréné de transformation de l’espace urbain depuis la fin de la guerre civile, les souvenirs des anciens immeubles et magasins hantent encore leurs esprit.

“Il suffit de parler aux taxis”, explique Antoine Attallah. “Tu vas à tel endroit tu lui dit « Pharmacie baddura », ils vont savoir, ou « pharmacie beit », c’est très important les pharmacies historiques ici, ou alors les restaurants et snacks, le « falafel sahyoun » pas loin. Si je veux aller en taxi chez mon ami, je dois dire « cinéma Vendôme », alors que ce cinéma est démoli depuis 10 ans, mais il est resté dans la mémoire des gens. Il y a toute une représentation de la ville qui est fluide, colorée, faite de points de repères, de marqueurs visuels. Ce qui est intéressant, c’est que ces marqueurs se renouvellent. Il y a maintenant à Spirs, à la fin de Hamra, les restaurants Barbar qui sont devenus très connus. Ce sera plus compliqué si je veux aller à Spirs de dire « rue Spirs » que de dire « Barbar », alors que ça n’est pas si vieux que ça.”

 

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Abir Saksouk-Sasso, Dalieh

 

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Phat 2, Mar Mikhael

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Lotfi, Hamra

 

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Antoine, Achrafieh

 

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Sandra, Hamra

 

 

 

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Abdul, Beyrouth

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