Les espaces publics, acteurs du changement social ?

Le Horsh est l’un des parcs publics les plus anciens de Beyrouth. Fermé pendant la guerre civile, il se trouve à la jonction de trois quartiers sunnite, chrétien et chiite. Des activistes militent aujourd’hui pour la réouverture de ce parc et pour l’aménagement de plus d’espaces publics à Beyrouth. Au-delà de la question du vivre-ensemble et de la rencontre dans une société divisée, les espaces publics s’imposent aussi comme le lieu clé des manifestations et des revendications sociales. Si les autorités libanaises ont autant de mal à ouvrir les espaces publics, ne serait-ce pas avant tout par peur de leur potentiel subversif ? 

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Le Horsh est une forêt de pins de 40,000 m2 situé au sud de la ville, l’un des rares espaces verts de Beyrouth. Bombardé par les Israéliens et réhabilité avec le soutien de la France à la fin de la guerre civile, il est resté fermé au public pendant près de vingt ans, malgré les revendications répétées des activistes libanais pour la réouverture de cet espace censé être public. Le gouverneur de Beyrouth vient d’autoriser en septembre dernier la réouverture du parc, mais en la limitant à une visite par semaine.

“Les autorités agitent la peur de la guerre civile en expliquant que la réouverture du parc pourrait être dangereuse car celui-ci se situe à la jonction de trois quartiers fortement marqués sur le plan communautaire”, explique Abdul Halim Jabr. Le parc constitue en effet un triangle bordé au nord par le quartier sunnite de Tariq el-Jdidi, à l’est par le quartier chrétien de Badaro et Furn el-Chebbak, et au sud par les chiites de Dahieh. “En réalité, je pense que les autorités souhaitent surtout garder à distance les Chiites”, explique Abdul Halim Jabr. En effet, le débat autour des espaces publics pose la question du vivre-ensemble dans une société qui a traversé la guerre civile et qui est encore aujourd’hui extrêmement divisée. Si la plupart des Beyrouthins passent aujourd’hui des quartiers Est aux quartiers Ouest de la ville sans même s’en rendre compte pour la plupart, une frontière invisible sépare toujours la banlieue Sud chiite, “Dahieh”, du reste de la ville.

“Il faut comprendre que dans le cas de Dahieh, la division religieuse se superpose à une division plus économique et sociale”, explique Vincent Geisser, chercheur à l’Institut français du Proche Orient. Les populations chiites habitant la banlieue ont souvent été victimes d’une forme d’ostracisme de la part du pouvoir libanais et sont pour la plupart relativement moins aisées que le reste de la population libanaise. Les dynamiques communautaires qui divisent le Liban sont donc souvent plus complexes que la simple explication confessionnelle, trop souvent mise en avant dans les discours des politiques et des médias.

Le mouvement protestataire qui a émergé à l’été 2015 dans le centre de Beyrouth s’est notamment positionné fortement contre le régime confessionnel au Liban et a fortement critiqué la manipulation des tensions communautaires par les dirigeants au pouvoir.  Pour Abdul Halim Jabr, la question des espaces publics est centrale pour promouvoir une vision décloisonnée et pacifiée du Liban. “Il y a quelque chose d’irréductible aux espaces publics”, explique-t-il, “c’est que l’on peut y rencontrer des gens que l’on n’aurait jamais rencontré autrement. Si l’on n’a pas l’habitude de voyager, le seul endroit où l’on peut rencontrer des gens différents, qui viennent d’autres classes sociales ou d’autres communautés, c’est bien dans les espaces publics.”

Cependant, le modèle ultralibéral mis en place par Rafiq Hariri, loin de promouvoir le développement d’espaces publics dans la ville a au contraire tendance à privatiser l’espace et à restreindre les lieux où peuvent se croiser sans barrières financières toutes les couches de la société. “Le Liban a pourtant eu une grande tradition d’espaces publics, comme dans la plupart des pays méditerranéen”, rappelle avec raison Abdul Halim Jabr. “Les gens s’asseyaient sur le pas de leur porte, échangeaient, discutaient ensemble depuis leurs balcons. Mais ces traditions sont en train de se perdre, et nous vivons dans une société de plus en plus individualiste et privatisée.”

Si le débat sur les espaces publics pose de nombreuses questions en termes de vivre-ensemble dans une société fortement segmentée et divisée, il fait aussi écho tout dernièrement avec les manifestation de l’été 2015 au rôle central de ces espaces publics dans l’expression politique du peuple. Pour l’architecte George Arbid, il se joue quelque chose de fondamental dans la préservation de ces lieux de rencontre, de démonstration et éventuellement de protestation :

“Le centre-ville c’était le lieu de rencontre des Libanais, mais il a fallu tout oublier. Ils ont eu un grand coup quand Hariri est mort et que les Libanais se sont retrouvés à 1 million sur la grande place. Ça c’est intéressant. A partir des grandes manifestations dans le centre ville, Solidere a commencé à prendre en compte cet espace comme une arène de changement politique. L’expression politique dans la rue n’était pas dans leur projet initial, ils se sont rendu compte tout à coup que l’espace public pouvait être occupé par quelqu’un qui n’est pas d’accord avec eux. Pour moi c’était ça le plus intéressant. La manifestation du 8 mars, avec les tentes, les barbelés, Beyrouth coupée en deux, parce que ça c’était la manifestation physique de la réalité politique, et tout le reste c’était du palabre. Hezbollah et Mustaqbal, tout à coup ils se retrouvaient confrontés l’un à l’autre de manière physique. Si c’est pas ça l’espace public, rien d’autre n’est l’espace public, c’est la manifestation physique de ça.”

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Abdul Halim Jabr fait le même constat :

“Quand Rafiq Hariri a été assassiné en 2006, tous les Libanais se sont rassemblés dans une immense manifestation. Je me suis retrouvé moi-même par hasard à marcher sous le drapeau des Forces Libanaises qui étaient pourtant mon ennemi juré pendant la guerre. Sur le coup je ne me sentais pas très à l’aise, mais après un moment je me suis dit qu’après tout nous marchions ensemble pour la même cause. Nous avons fini par discuter, nous rencontrer. C’est ça le pouvoir des espaces publics, de faire se rencontrer les gens. Je pense que quelque part, les autorités politiques libanaises ont très peur de cela, elles ont peur que les Libanais se rencontrent et se rassemblent, car leur pouvoir repose sur les divisions et les sectarismes qui nous rongent aujourd’hui. Avec l’exemple de la place Taksim à Istanbul, de la Puerta del Sol à Madrid, nous avons la preuve que les espaces publics  sont un acteur majeur de changement politique, et les politiciens sont conscients de cela.”

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